Comment une campagne haineuse sur les réseaux sociaux a conduit au meurtre d’un enseignant
CONFLANS-SAINTE-HONORINE, Yvelines (Reuters) – Les élèves et parents d’élèves du collège du Bois de l’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines, étaient sous le choc samedi au lendemain de la mort de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie décapité aux abords de l’établissement, quelques jours après avoir montré en classe une caricature de Mahomet.
Louant son engagement et sa bienveillance, ils n’expliquent pas comment un cours d’éducation civique que le professeur avait déjà donné les années précédentes, ait pu se transformer en campagne dénigrante sur les réseaux sociaux et attiser la haine au point d’amener au meurtre.
Samuel Paty a été tué vendredi par une jeune homme de 18 ans d’origine tchéchène qui souhaitait punir l’enseignant qui avait montré en classe des caricatures du prophète Mahomet, selon le procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Au moins neuf personnes sont en garde à vue dans cette affaire.
A l’origine : des vidéos mises en ligne par un père d’élève, dont la demi-soeur avait rejoint le groupe Etat islamique en Syrie en 2014, dénonçant la présentation par le professeur de deux caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression quelques jours plus tôt, selon le procureur antiterroriste.
« On ne peut pas imaginer qu’on puisse en arriver-là », a dit à Reuters Cécile Ribet-Retel, membre d’une des associations de parents d’élèves du collège. « Cela questionne sur le rôle des réseaux sociaux. »
Ces mêmes images – notamment la une de Charlie Hebdo au lendemain des attaques de janvier 2015 – avaient pourtant été montrées l’année précédente en classe pour alimenter un débat sur la liberté d’expression, sans que cela ne créée de vague, selon Clémence, 13 ans, qui avait assisté au cours l’an passé.
« C’était un prof très drôle. Il faisait des blagues. Il était très impliqué dans ses cours. Et parlait avec beaucoup de joie », dit la jeune fille, munie d’une gerbe de fleurs blanches qu’elle est allée déposer devant les portes de l’établissement, où se trouvait d’autres bouquets ainsi que des pancartes à l’effigie : « Je suis Samuel » ou « Je suis enseignant ».
Valentin, 14 ans, voyait Samuel Paty une fois par semaine pour des cours de soutien en individuel et le décrit comme quelqu’un de « très gentil », « très conciliant ». « Il s’exprimait bien », dit-il.
EMBALLEMENT DES RESEAUX SOCIAUX
La crise commence le 7 octobre, lorsque le père d’une élève publie sur son compte Facebook une vidéo dans laquelle il crie sa colère contre le professeur qui a, selon lui, diffusé en classe une caricature représentant le prophète Mahomet nu, a expliqué le procureur antiterroriste, Jean-François Ricard.
Il rencontre le lendemain la direction de l’établissement pour réclamer le renvoi du professeur, puis publie le soir-même une autre vidéo dans laquelle il donne cette fois, le nom de l’enseignant ainsi que l’adresse du collège. Il dépose ensuite une plainte pour diffusion d’images pornographiques.
Une autre vidéo intitulée « l’Islam et le prophète insulté dans un collège public » est publiée le 12 octobre. Le père de l’élève y relate une nouvelle fois les faits.
Une autre personne, que l’on ne voit pas, précise que le président de la République attise la haine envers les musulmans. Cet homme, qui est actuellement en garde à vue, tout comme le père de l’élève, est connu des services de police, précise le procureur.
Certaines vidéos sont relayées par la Grande Mosquée de Pantin. Abdelhakim Sefrioui, membre du conseil des imams de France, apporte son soutien au père de l’élève sur Twitter.
Face aux propos tenus sur les réseaux sociaux, l’enseignant, de son côté, porte plainte pour diffamation.
DES APPELS MENACANTS
En attendant, la direction du collège – qui dit avoir reçu plusieurs appels menaçants à la suite des publications des vidéos – tente de calmer la situation.
Elle organise une rencontre avec les parents pour apaiser les tensions et confirme que le professeur avait bien proposé aux élèves qui auraient pu être choqués par les images de sortir de classe.
La vie du collège en avait été bouleversée. « Les élèves ne parlaient que de ça », témoigne Sabrina Pruvost, la mère de Valentin.
Alarmé par la viralité des vidéos, le coprésident au niveau national de l’association de parents d’élèves FCPE, Rodrigo Arenas, avait alerté le 9 octobre la mairie qui lui a dit avoir prévenu l’Education nationale.
Selon un membre de la mairie de Conflans-Sainte-Honorine, qui n’a pas souhaité être nommé, la situation s’était calmée depuis mardi au sein de l’établissement.
Une journée après l’attaque, des centaines de personnes sont venues témoigner leur soutien. Chahinez Senouci, mère d’un élève, avait l’habitude de croiser Samuel Paty à des réunions.
« C’était un professeur qui était très attentionné. Il faisait attention à ce que ses élèves suivent bien tout. Ça a été un énorme choc », dit-elle.
(Caroline Pailliez, Sybille de La Hamaide et Thierry Chiarello, avec Bertrand Boucey, édité par Blandine Hénault)
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