Contre la faiblesse de l’euro, la BCE n’a que des solutions coûteuses
par Balazs Koranyi et Francesco Canepa
(Reuters) – La chute de l’euro face au dollar qui le rapproche de la parité avec le billet vert, du jamais vu depuis 20 ans, place la Banque centrale européenne (BCE) dans une situation inconfortable car les options dont elle dispose sont forcément douloureuses et coûteuses pour l’économie.
Laisser l’euro se déprécier ne ferait qu’alimenter l’inflation, déjà à un niveau record, au risque d’ancrer les anticipations à un niveau très supérieur à l’objectif de 2% que s’est fixé la BCE.
Mais tenter d’arrêter la baisse impliquerait des hausses de taux plus fortes, ce qui ajouterait aux difficultés des pays membres de la zone euro, déjà menacés de récession sur fond de pénuries de gaz, de flambée du prix du pétrole et de dégradation du pouvoir d’achat.
La BCE a jusqu’à présent esquivé le sujet en soulignant n’avoir aucun objectif de taux de change tout en assurant suivre l’évolution de la monnaie. Le compte rendu de sa réunion de politique monétaire de juin publié jeudi montre d’ailleurs que le sujet n’a pas été jugé particulièrement préoccupant par les membres du Conseil des gouverneurs.
Mais les mouvements de marché sont depuis devenus trop importants pour être minimisés.
« La faiblesse de l’euro renforce l’idée que la BCE est à la traîne », commente Dirk Schumacher, directeur de la recherche macro Europe de Natixis CIB. « Vu le niveau de l’inflation, un euro plus fort serait bienvenu car il réduirait l’inflation. »
Désormais tombé sous 1,02 dollar, l’euro a perdu plus de 10% de sa valeur face à la monnaie américaine depuis le début de l’année, même si sa baisse en données pondérées des échanges n’est que de 3,3%.
LA DIVERGENCE AVEC LA FED POSE PROBLÈME
Cette dépréciation a pour corollaire une augmentation du coût des importations, notamment celles d’énergie et d’autres matières premières facturées en dollars. Selon des études régulièrement citées par la BCE, une dépréciation de 1% du taux de change se traduit par une augmentation de 0,1 point du taux d’inflation sur un an, un impact qui peut atteindre 0,25 point sur trois ans.
Or les fondamentaux économiques et monétaires actuels suggèrent que la faiblesse de l’euro pourrait bien perdurer.
Primo, la BCE et la Fed mènent des stratégies divergentes: le président de la banque centrale américaine, Jerome Powell, a clairement indiqué qu’il était prêt à courir le risque d’une récession en accélérant la remontée des taux d’intérêt, alors que la BCE préfère sortir à pas comptés d’une décennie de politique monétaire ultra-accommodante.
Le Conseil des gouverneurs doit certes approuver dans deux semaines un premier relèvement des taux mais le taux de dépôt devrait rester négatif jusqu’en septembre et la suite dépendra de l’évolution du paysage économique.
Or celui-ci s’est déjà tellement assombri depuis la mi-juin que le marché a déjà revu en baisse ses anticipations: il ne table plus que sur une remontée de 135 points de base des taux de la BCE alors qu’il parie sur 180 points supplémentaires de hausse pour la Fed, qui a déjà relevé ses taux à plusieurs reprises.
Cet écart incite les investisseurs à délaisser l’Europe pour rechercher de meilleurs rendements de l’autre côté de l’Atlantique, une tendance qui affaiblit l’euro au passage.
LA DÉPENDANCE AU GAZ RUSSE COMPLIQUE LA DONNE
Deuxième complication: la très forte dépendance énergétique de la zone euro, au gaz russe avant tout, accroît son exposition aux retombées de la guerre en Ukraine, ce qui pénalise l’euro.
« Face au risque de récession qui plane, et parce que l’euro est une monnaie pro-cyclique, la BCE risque de voir entravée sa capacité à brandir la menace de hausses de taux plus offensives pour défendre l’euro », explique ING dans une note à ses clients.
Enfin, l’augmentation de la facture énergétique des 19 fait monter les prix à l’importation, ce qui se traduit par un déficit de la balance des comptes courants de la zone euro. Une situation inhabituelle qui risque d’affaiblir un peu plus la monnaie si elle perdure.
Pour soutenir l’euro, la BCE pourrait laisser entendre qu’elle va accélérer la remontée des taux, ce qui inclurait une hausse de 50 points de base en septembre et des relèvements supplémentaires en octobre et en décembre.
Mais puisque les marchés anticipent déjà une inflexion dans ce sens, l’institution devrait aussi s’aligner au moins en partie sur le discours tenu par la Fed selon lequel la lutte contre l’inflation l’emporte pour l’instant sur tous les autres enjeux, même si cela doit aboutir à une récession.
Un tel message, certes favorable à l’euro, provoquerait sans doute un nouveau mouvement de vente massif sur les dettes publiques des pays dits « périphériques » de la région, avec à la clé la menace d’une nouvelle crise.
D’où l’urgence de dévoiler le nouvel instrument en cours d’élaboration censé prévenir une augmentation exagérée des rendements obligataires des pays les plus endettés, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce.
« Spoiler: oui, c’est la parité qui est en jeu », résume Jim Reid, stratège multi-actifs de Deutsche Bank.
(Reportage Balazs Koranyi et Francesco Canepa, version française Marc Angrand)
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