La situation des chrétiens d’Irak évoquée au Parlement européen
La Solidarité Chrétienne Internationale (CSI) a informé les députés du Parlement européen à Strasbourg de l’histoire des chrétiens en Irak et des menaces actuelles auxquelles ces communautés sont confrontées dans leur lutte pour la survie.
Lors d’une réunion de l’intergroupe « Chrétiens du Moyen-Orient » au Parlement européen, le 18 juin 2026, l’accent a été mis sur la situation des chrétiens en Irak. Joel Veldkamp, responsable du plaidoyer politique de CSI, et Pascale Warda, ancienne ministre irakienne de l’Immigration et des Réfugiés et fondatrice de l’Organisation Hammurabi pour les droits de l’homme (HHRO), ont informé les députés de la situation des chrétiens en Irak. CSI collabore avec HHRO depuis 2007 afin de venir en aide aux chrétiens, aux yézidis et aux autres minorités religieuses en Irak.
Des chrétiens en Irak depuis près de deux mille ans
Comme l’a expliqué Joel Veldkamp, les chrétiens vivent en Irak depuis près de deux mille ans. Bien qu’ils aient parfois subi des persécutions sous différents gouvernements, y compris sous la dictature de Saddam Hussein, l’Irak comptait encore en 2003 l’une des plus importantes communautés chrétiennes du Proche-Orient.
L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a déclenché une vague de violence à l’encontre des chrétiens. Plus des deux tiers ont fui le pays au cours des dix années suivantes pour échapper aux attentats à la bombe dans les églises, aux fusillades, aux enlèvements et autres agressions perpétrés par des milices chiites et les djihadistes sunnites d’Al-Qaïda. C’est de ces derniers qu’est finalement issu l’État islamique (EI).
Aujourd’hui, l’EI ne contrôle plus aucun territoire en Irak. Mais les chrétiens ne sont toujours pas en sécurité. Le gouvernement de la région autonome du Kurdistan, dans le nord de l’Irak, et le gouvernement central irakien se livrent une lutte de pouvoir autour de la plaine de Ninive, le cœur de l’Irak chrétien. Les chrétiens sont souvent victimes d’expropriations foncières et d’autres exactions. Conformément à l’article 26 de la loi irakienne sur la carte d’identité, de nombreux chrétiens ont été enregistrés sans autre forme de procès comme musulmans par le gouvernement irakien, une forme de conversion religieuse forcée.
« L’avenir des chrétiens en Irak est extrêmement incertain, a conclu M. Veldkamp à la fin de son exposé. Mais ils n’ont pas encore perdu espoir. Ils tiennent bon. Et ils méritent notre soutien. »
Le texte de l’intervention de Joel Veldkamp
C’est pour moi un honneur de m’exprimer au sujet des chrétiens d’Irak et des menaces auxquelles ils sont exposés alors qu’ils tentent de préserver leurs communautés et leurs familles dans leur patrie ancestrale. C’est un honneur tout particulier de le faire aux côtés de Mme Pascale Warda, ancienne ministre de l’Immigration et des Réfugiés de la République d’Irak. Elle est l’une des figures chrétiennes les plus connues et les plus respectées d’Irak. Elle se bat pour les droits de l’homme dans son pays depuis les jours sombres du régime de Saddam Hussein et continue aujourd’hui encore à s’engager sans relâche en leur faveur.
Je vais mettre à profit mon temps de parole pour esquisser le contexte et donner quelques informations générales sur la situation des chrétiens en Irak ; puis Mme Warda abordera plus en détail les défis auxquels sont confrontés aujourd’hui les chrétiens irakiens.
Christian Solidarity International est une organisation interconfessionnelle de défense des droits de l’homme. Notre mission est de promouvoir la liberté de religion et la dignité de tous les êtres humains, et nous nous sentons particulièrement engagés envers les chrétiens persécutés et les autres groupes de population victimes de persécutions. L’organisation a été fondée en Suisse en 1977, où se trouve encore aujourd’hui notre siège. Nous apportons une aide humanitaire aux chrétiens persécutés dans près de vingt pays à travers le monde et nous nous engageons également à attirer l’attention sur leur situation critique et à réclamer des changements politiques afin de mettre un terme à leur persécution.
Nous sommes présents en Irak depuis 2007, après avoir constaté à quel point la situation des chrétiens irakiens s’était terriblement aggravée dans le contexte de la guerre menée par les États-Unis en Irak. Pascale Warda et son mari, William Warda, nous ont fait découvrir le pays et nous ont aidés à y mettre en place notre action humanitaire. L’organisation qu’ils ont fondée, la Hammurabi Human Rights Organization, est depuis lors notre organisation partenaire en Irak.
Les chrétiens irakiens au fil de l’histoire
L’Irak abrite certaines des plus anciennes communautés chrétiennes du monde. La tradition ecclésiastique nous enseigne que le christianisme a d’abord été introduit en Irak par l’apôtre Thomas.
Contrairement à la plupart des chrétiens de Syrie, du Liban, de Jordanie et de Terre Sainte, les chrétiens irakiens ne s’identifient généralement pas comme arabes. Ils sont les descendants des peuples qui vivaient en Irak avant les conquêtes arabo-islamiques : les Assyriens, les Chaldéens, les Araméens, les Arméniens et les Syriens. La plupart d’entre eux parlent des variantes du néo-araméen, une forme moderne de la langue que parlait Jésus-Christ.
Environ 80 % des chrétiens irakiens appartiennent à l’Église catholique chaldéenne, une Église en communion avec Rome, mais qui possède son propre patriarche et pratique le rite syrien oriental. D’autres chrétiens irakiens appartiennent à l’Église assyrienne de l’Orient, aux Églises syrienne orthodoxe et syrienne catholique, à l’Ancienne Église de l’Orient, aux Églises arménienne apostolique et arménienne catholique, ainsi qu’à quelques petites Églises protestantes.
L’Irak, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est devenu un État indépendant en 1932. Tout au long de l’histoire de l’indépendance de l’Irak, les chrétiens ont eu du mal à trouver la paix dans le pays. Quelques mois seulement après l’indépendance, le nouveau gouvernement irakien a massacré des milliers de chrétiens à Simelé ce qui a poussé des dizaines de milliers de chrétiens à fuir vers la Syrie.
Dans les années 1980, le dictateur Saddam Hussein a détruit 120 villages chrétiens assyriens et fait assassiner plus d’un millier de chrétiens, dont des prêtres qui refusaient de soutenir son régime.
Pourtant, en 2003, 1,5 million de chrétiens vivaient encore en Irak, ce qui représentait environ 6 % de la population. Il s’agissait de l’une des plus importantes communautés chrétiennes du Proche-Orient.
L’exode massif et le génocide des chrétiens irakiens : 2003-2017
L’invasion et l’occupation de l’Irak menées par les États-Unis ont conduit les chrétiens irakiens au bord de l’extinction. L’invasion a déclenché une guerre civile confessionnelle entre des djihadistes musulmans sunnites, menés par l’organisation « État islamique en Irak », qui avait déclaré son allégeance à Al-Qaïda et des milices chiites, dont certaines étaient soutenues par l’Iran. Les deux camps ont pris les chrétiens pour cible. Les forces d’occupation américaines n’étaient ni disposées ni en mesure de les protéger. Ils ont donc fui le pays par centaines de milliers.
La pire attaque contre les chrétiens irakiens a eu lieu le 31 octobre 2010. Ce jour-là, des hommes armés et un kamikaze de l’État islamique ont pris d’assaut l’église syro-catholique « Notre-Dame du Salut » à Bagdad et ont tué 58 personnes pendant la messe. Deux jours plus tard, l’État islamique a déclaré dans un communiqué : « Tous les centres, organisations et institutions chrétiens, ainsi que leurs dirigeants et leurs partisans, sont des cibles légitimes. »
Après 2010, la guerre en Irak s’est apaisée, tout comme les violences contre les chrétiens.
Mais dans le pays voisin, la Syrie, les États-Unis, la Turquie, l’Arabie saoudite et leurs alliés en Europe ont encouragé un soulèvement contre la dictature de Bachar al-Assad. Cette rébellion a donné lieu à une nouvelle guerre civile qui a duré une décennie. Et c’est au cours de cette guerre que l’« État islamique en Irak » a renaît sous un nouveau nom : « État islamique en Irak et en Syrie », ou ISIS en abrégé. (Plus tard, ils se sont simplement appelé « État islamique » (EI).)
En 2014, l’EI a de nouveau envahi l’Irak. En juin 2014, il a occupé Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak. En août 2014, il a envahi la plaine de Ninive, le cœur de l’ancienne patrie des chrétiens irakiens. Environ 200 000 chrétiens irakiens ont fui pour sauver leur vie. L’EI a enlevé et réduit en esclavage des centaines de femmes chrétiennes.
L’EI a toutefois fait preuve d’une cruauté particulière envers la communauté yézidie d’Irak, un groupe religieux ancestral que les fondamentalistes islamiques dénigrent en les qualifiant de polythéistes. L’EI a exécuté des milliers d’hommes yézidis et réduit en esclavage des milliers de femmes yézidies, dont la plupart sont toujours portées disparues à ce jour.
En 2017, une coalition composée des forces gouvernementales irakiennes, des forces kurdes et de milices soutenues par l’Iran a repris Mossoul aux mains de l’EI, tandis que des avions américains bombardaient la ville depuis les airs. Aujourd’hui, l’EI ne contrôle plus aucun territoire en Irak.
Des dizaines de milliers de chrétiens irakiens ont pu retourner dans leurs villes de la plaine de Ninive. Environ 200 femmes chrétiennes enlevées ont retrouvé leurs familles. On estime qu’une trentaine d’entre elles sont toujours portées disparues.
Les blessures des communautés chrétiennes en Irak sont profondes. Alors qu’en 2003, l’Irak comptait encore 1,5 million de chrétiens, il n’en reste probablement plus qu’environ 500 000 aujourd’hui. Les autres ont fui le pays. Cet exode continu, provoqué par la pression, constitue une menace existentielle pour l’avenir des chrétiens en Irak.
Pour que le christianisme y survive, les chrétiens ont avant tout besoin de sécurité. Ils doivent pouvoir posséder des terres, créer des entreprises et élever leurs enfants dans la foi sans craindre d’être bombardés, harcelés par des miliciens ou de se voir enlever leurs enfants.
Les victimes d’une lutte de pouvoir
Aujourd’hui, deux menaces principales pèsent sur la sécurité des chrétiens en Irak. La première est le conflit entre le gouvernement central irakien et le gouvernement régional du Kurdistan, qui se reflète dans le conflit plus large opposant la Turquie, l’Iran et les États-Unis. La seconde est une culture de domination musulmane en Irak. C’est cette culture qui a favorisé la terreur qui a chassé près d’un million de chrétiens irakiens de leur patrie, et cette culture perdure.
La majeure partie du nord de l’Irak est gouvernée par le gouvernement régional du Kurdistan, qui jouit d’une autonomie substantielle depuis 1991. Le gouvernement régional du Kurdistan entretient généralement de bonnes relations tant avec les États-Unis qu’avec la Turquie. Il est toutefois engagé dans une lutte de pouvoir avec le gouvernement central irakien, une lutte pour le contrôle du territoire et des ressources. Les chrétiens et les yézidis d’Irak étant plus faibles que d’autres groupes, les gouvernements kurde et irakien ont tendance à se disputer leurs terres, en particulier la plaine de Ninive.
Les chrétiens vivant dans la plaine de Ninive doivent constamment jouer les médiateurs entre, d’une part, les forces armées et les services de sécurité kurdes et, d’autre part, l’armée irakienne ainsi que les Forces de mobilisation populaire. Ces dernières constituent un puissant réseau de milices chiites soutenu par l’Iran, qui a contribué à la défaite de l’État islamique en 2017. Tous ces groupes harcèlent les chrétiens pour les dissuader de coopérer avec le camp adverse, ou simplement parce qu’ils en ont le pouvoir.
Il ne faut pas oublier que bon nombre de ces milices chiites sont les mêmes qui ont pris pour cible les chrétiens pendant la guerre civile irakienne. Ces groupes contrôlent toujours une grande partie de la plaine de Ninive et empêchent les chrétiens d’accéder à leurs biens. Les Forces de mobilisation populaire ont mis sur pied leur propre milice dite « chrétienne », les Brigades de Babylone, afin de tenter de contrôler la région. Malheureusement, les forces de sécurité kurdes maltraitent elles aussi souvent les chrétiens.
Ce conflit empêche en outre les chrétiens d’être véritablement représentés au sein du gouvernement irakien. En Irak, un certain nombre de sièges est réservé aux chrétiens, tant au Parlement de Bagdad qu’au Parlement régional kurde. Cependant, tant le gouvernement kurde que le gouvernement fédéral irakien ont créé des partis chrétiens sous leur contrôle et manipulent le système électoral pour garantir leur victoire. En conséquence, dans les faits, presque personne ne représente les chrétiens au sein du gouvernement irakien.
En 2023, le président irakien a révoqué la reconnaissance par son gouvernement du cardinal Louis Sako en tant que patriarche de l’Église catholique chaldéenne d’Irak. Le cardinal Sako a affirmé qu’il s’agissait d’une sanction pour avoir tenté de défendre les droits fonciers des chrétiens dans la plaine de Ninive. En signe de protestation, il a alors quitté Bagdad, la capitale de l’Irak, pour s’installer à Erbil, la capitale de la région kurde. En 2024, il a pu retourner à Bagdad, mais il a finalement démissionné il y a trois mois, en mars 2026, sous la pression.
Une culture de domination musulmane
En Irak, la religion de tous les citoyens est enregistrée auprès de l’État. La religion sous laquelle un Irakien est enregistré a de nombreuses répercussions sur sa vie, mais elle influence surtout le choix de son conjoint. D’un point de vue juridique, un homme chrétien n’a pas le droit d’épouser une femme musulmane. Une femme chrétienne peut épouser un homme musulman, mais ses enfants sont automatiquement considérés comme musulmans.
Conformément à l’article 26 de la loi irakienne sur la carte d’identité, tous les enfants sont automatiquement convertis à l’islam si la mère ou le père se convertit à cette religion. Cela se produit souvent lorsqu’un mari ou une femme souhaite mettre fin à un mariage malheureux : ils se convertissent à l’islam afin de pouvoir obtenir le divorce, et leurs enfants restent alors enregistrés comme musulmans, quelle que soit la religion qu’ils choisiraient pour eux-mêmes. Ce problème touche des milliers de chrétiens irakiens.
La culture de la domination musulmane se manifeste également d’autres manières. Lorsque des musulmans s’emparent des biens de chrétiens, il est très difficile pour ces derniers d’obtenir réparation devant les tribunaux. Même lorsque les tribunaux interviennent, il est très difficile de convaincre la police d’appliquer la décision judiciaire. Les chrétiens constituent donc des cibles faciles.
En 2024, le gouvernement irakien a interdit la quasi-totalité de la vente d’alcool dans le pays. La consommation d’alcool étant contraire à la loi islamique, cette décision touche principalement les chrétiens.
En 2023, le gouverneur de la province de Kerbala a interdit la célébration de Noël et du Nouvel An dans sa province. Son bureau a publié une vidéo dans laquelle on le voit parcourir la ville et exiger des commerçants qu’ils retirent leurs sapins de Noël.
Revendications adressées au gouvernement
Le Parlement européen et les gouvernements européens peuvent soutenir les chrétiens d’Irak en exhortant le gouvernement central irakien et le gouvernement régional kurde à prendre des mesures concrètes pour remédier à certains de ces problèmes.
- – Il convient d’exhorter le gouvernement irakien à abroger l’article 26 de la loi sur la carte d’identité nationale et à lever son interdiction de l’alcool.
- – Le gouvernement irakien devrait être invité à garantir l’autonomie de l’Église catholique chaldéenne et de toutes les Églises d’Irak.
- – Le gouvernement régional kurde devrait être invité à démontrer qu’il a réalisé des progrès en matière de protection des droits de propriété des chrétiens.
- – Les deux gouvernements devraient être invités à réformer leurs systèmes électoraux afin de garantir une véritable représentation des chrétiens.
- – Le Parlement européen peut soutenir les chrétiens irakiens en cherchant à dialoguer avec les groupes locaux de la société civile chrétienne irakienne, en particulier avec l’organisation de défense des droits de l’homme Hammurabi. Leurs rapports devraient être pris en compte dans le dialogue que les responsables politiques européens mènent avec les autorités irakiennes.
Un avenir incertain
L’avenir des chrétiens en Irak est extrêmement incertain. Pourtant, ils n’ont pas encore perdu espoir. Ils tiennent bon. Et ils méritent notre soutien.
Si vous me le permettez, j’aimerais ajouter un dernier mot, non pas sur l’Irak, mais sur un dirigeant chrétien syrien nommé Suleiman Khalil. Suleiman Khalil est l’ancien maire d’une ville syrienne appelée Sadad. En novembre 2015, l’État islamique a lancé une attaque contre Sadad. Mais M. Khalil a organisé avec succès la défense de sa ville et a ainsi sauvé des centaines de vies. C’est un véritable héros. En février de l’année dernière, le nouveau gouvernement syrien a arrêté Suleiman Khalil. Cela fait désormais 16 mois qu’il est détenu sans inculpation. Sa famille nous a demandé d’intervenir en faveur de sa libération.
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