A Beyrouth, ville dévastée, les Libanais face à une « impossible reconstruction »
par Michael Georgy, Ellen Francis et Ghaida Ghantous
BEYROUTH (Reuters) - Les habitants de Beyrouth ont commencé vendredi à tenter tant bien que mal de reprendre le cours de leur vie dans une capitale dévastée par la gigantesque explosion meurtrière de mardi et dont la reconstruction s'annonce coûteuse pour un pays déjà lourdement endetté.
Le dernier bilan diffusé vendredi fait état de 154 morts et environ 5.000 blessés et les secouristes sont désormais engagés dans une course contre la montre pour tenter de retrouver d'éventuels survivants dans les décombres.
Les recherches ont été intensifiées pendant la nuit dans la zone du port, alors que des familles anxieuses attendaient, leur espoir de revoir leurs proches disparus s'amenuisant au fil des heures.
Le secrétaire général de la Croix-Rouge libanaise a déclaré vendredi à la radio VDL que trois corps supplémentaires avaient été retrouvés lors de ces recherches. Mais des dizaines de personnes sont encore portées disparues, sachant que les dépouilles de nombreuses victimes ont été projetées dans les eaux du port sous la force de la déflagration.
L'énorme explosion meurtrière de mardi, qui a ravagé une partie de la ville et dont l'onde de choc a été ressentie à des centaines de kilomètres dans la région, a ravivé la colère des Libanais à l'égard d'une élite politique jugée corrompue et responsable de la crise financière et économique sans précédent que traversait déjà le pays.
Les forces de sécurité ont eu recours à des gaz lacrymogènes tard jeudi soir pour tenter de disperser un rassemblement de protestataires, dont certains ont jeté des pierres.
De telles mobilisations étaient quasiment devenues des scènes de la vie quotidienne ces derniers mois à Beyrouth, alors que les Libanais voyaient leur épargne s'évaporer sur fond d'effondrement de la livre libanaise, tandis que le gouvernement échouait à mettre en place des réformes attendues de longue date.
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"OÙ EST L'ÉTAT?"
"C'est totalement impossible pour nous de reconstruire cette maison. Où est l'Etat ?", se lamentait Tony Abdou, un chômeur sexagénaire dans sa maison familiale fissurée de Gemmayze, un quartier situé à une centaine de mètres de l'entrepôt du port où la déflagration s'est produite.
Alors même qu'il parlait, un chauffe-eau a traversé le plafond, tandis que des volontaires du voisinage s'affairaient dans la rue pour dégager les débris.
"Avons-nous véritablement un gouvernement ici ?", lui a fait écho Nassim Abiaad, 66 ans, un chauffeur de taxi dont le véhicule a été écrasé par des chutes de débris d'un immeuble alors qu'il s'apprêtait à monter à bord.
"Il n'y a plus aucun moyen de gagner de l'argent", a-t-il déploré.
Un triste constat partagé par Charbel Abreeni, 62 ans, qui formait des employés du port. "Comment survivre ici? L'économie est réduite à néant."
Assis dans une église où une statue de la Vierge Marie a été décapitée par l'impact de l'explosion, ce sexagénaire au menton pansé fait défiler sur son portable les photos de ces collègues décédés.
"Je connais 30 employés du port qui sont morts, deux d'entre eux sont des amis proches et un tiers d'entre eux sont portés disparus", a-t-il dit à Reuters.
Charbel Abreeni, dont la maison a été détruite n'a "plus nulle part où aller, à part dans la famille de (sa) femme".
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EXACERBATION D'UNE CRISE DÉJÀ À L'OEUVRE
Les autorités estiment que le montant des dégâts s'élève à 15 milliards de dollars (environ 13 milliards d'euros), un montant que le Liban est bien en peine de régler.
Le pays croule sous une dette dont le montant représente plus de 150% de sa richesse nationale. Il a déjà fait défaut du remboursement d'une échéance de sa dette en mars dernier, pour la première fois de son histoire et les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un plan de sauvetage sont au point mort.
Reflets du délabrement des finances publiques libanaises, les hôpitaux peinaient déjà à rassembler suffisamment de devises étrangères pour s'approvisionner avant l'explosion.
Nombre d'établissements hospitaliers n'ont pas été épargnés par l'onde de choc et des équipes débordées par l'afflux de victimes prennent les patients en charge dans des édifices aux vitres brisées et où les dégâts provoqués par le souffle de l'explosion sont encore visibles.
Les promesses d'aide médicale et alimentaire ont afflué de la part de nombreux pays mais au-delà de ces soutiens immédiats, la question du redressement d'une économie en faillite reste entière.
En visite jeudi à Beyrouth, Emmanuel Macron a promis à Beyrouth que la France apporterait toute son aide au Liban, tout en appelant de ses voeux la "refondation d'un ordre politique nouveau" dans le pays, exhortant à la mise en oeuvre des réformes indispensables pour sortir le pays de la crise économique, notamment en matière de lutte contre la corruption.
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(Version française Myriam Rivet, édité par Jean-Stéphane Brosse)
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