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Félicien Kabuga « trahi » par son état de santé et par ses proches

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par John Irish et Tangi Salaün

PARIS (Reuters) – Recherché activement depuis 26 ans pour génocide et crimes contre l’humanité, Félicien Kabuga a été arrêté le 16 mai dernier près de Paris par des enquêteurs qui ont fini par retrouver sa trace grâce à la géolocalisation de ses proches et à ses visites à l’hôpital sous une fausse identité, selon une dizaine de sources sécuritaires et diplomatiques.

L’arrestation de l’octogénaire, accusé d’avoir financé les milices Interahamwe, responsables de nombreux massacres lors du génocide au Rwanda qui a fait au moins 800.000 morts entre avril et juillet 1994, a mis un terme à une traque de deux décennies qui a vu les Etats-Unis promettre cinq millions de dollars pour toute information permettant sa capture.

Il est un peu plus de 06h00 ce samedi 16 mai lorsqu’un peloton d’intervention de la garde républicaine pénètre dans un appartement d’Asnières (Hauts-de-Seine).

A l’intérieur, Félicien Kabuga, dans son lit, feint de ne pas comprendre l’interprète parlant le kinyarwanda, une langue officielle du Rwanda, et répond en Kiswahili, une langue très largement parlée en Afrique centrale. Il assure s’appeler Antoine Tounga et être originaire de République démocratique du Congo.

Mais les enquêteurs reconnaissent la cicatrice sur son cou, souvenir d’une opération chirurgicale de 2007 mentionnée dans la « notice rouge » d’Interpol. Deux heures plus tard, un test ADN prouve qu’il s’agit bien de Félicien Kabuga.

« TOUT CONVERGE VERS ASNIÈRES »

Une victoire pour les enquêteurs qui avaient perdu la trace de l’homme d’affaires rwandais en 2007 en Allemagne. En 2019, face à une enquête au point mort, le procureur du Mécanisme international (MTPIR), Serge Brammertz, change de cap et décide de se concentrer sur les enfants de Kabuga.

En mars 2020, les choses s’accélèrent : de nombreuses procédures judiciaires sont suspendues en raison de l’épidémie de coronavirus, permettant aux enquêteurs de creuser le dossier Kabuga et de repérer plus facilement les déplacements. Ils découvrent notamment que l’une de ses filles fait des allers-retours réguliers entre la Grande-Bretagne et la Belgique et séjourne souvent à Paris.

« On s’est rendu compte grâce aux moyens d’investigation modernes que les traces des enfants qui protégeaient leur père convergeaient vers Asnières-sur-Seine », explique Eric Emeraux, chef de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH). « On a aussi découvert qu’il y avait un appartement loué par un des enfants à Asnières ».

Situé au troisième étage, cet appartement était loué par le fils de Félicien Kabuga, Alain Habumukiza, dont le nom de famille figurait sur une boîte aux lettres dans le hall de l’immeuble. Un autre de ses fils, Donatien Nshimyumuremyi, était lui dans l’appartement lorsque la police a fait irruption le 16 mai.

Selon les enquêteurs, ce dernier vivait en Belgique mais aurait déménagé à Asnières pendant l’épidémie de coronavirus, probablement pour prendre soin de son père.

« Il était toujours accompagné d’un homme ou d’une femme plus jeune, probablement ses enfants », raconte l’un des voisins, qui n’a pas souhaité donner son nom. « Il semblait faible, fatigué et se déplaçait avec difficulté ».

DERNIÈRE PIÈCE DU PUZZLE

Depuis 2016, Félicien Kabuga s’est rendu à au moins dix reprises à l’hôpital Beaujon, à Clichy (Hauts-de-Seine) sous sa couverture d’Antoine Tounga, selon les documents judiciaires présentés par l’équipe de défense de Kabuga que Reuters a pu consulter.

En 2016, il passe une IRM cérébrale, puis en 2018 des scanners à l’estomac et au colon. Trois ans plus tard, il subit deux interventions chirurgicales. A chaque fois, il est accompagné de l’une de ses filles qui fait office d’interprète, selon son avocat.

Les enquêteurs ont également mis au jour un transfert de 10.000 euros à l’hôpital Beaujon à l’été 2019 par l’une des filles de Kabuga, Bernadette Uwamariya. Cette somme correspond à l’opération au colon, selon une source ayant connaissance de ce transfert. Une facture d’hôpital de 65.000 euros n’a quant à elle pas été honorée, a précisé cette source.

Une deuxième source a déclaré que le patient avait été identifié dans les dossiers comme étant Antoine Tounga.

Dernière pièce du puzzle, ce transfert a permis aux enquêteurs de comparer les échantillons d’ADN de l’hôpital Beaujon avec ceux prélevés en Allemagne et d’avoir une copie du passeport congolais que Félicien Kabuga utilisait.

L’octogénaire, qui nie toutes les accusations à son encontre, a comparu fin mai devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris. Cette dernière s’est prononcée le 3 juin pour son transfert au Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux (MTPI).

Félicien Kabuga est accusé de génocide, complicité de génocide, incitation directe et publique à commettre le génocide, tentative de génocide, entente en vue de commettre le génocide.

(Avec Katharine Houreld et Duncan Miriri à Nairobi, version française Marine Pennetier, édité par Jean-Michel Bélot)

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