En Géorgie, une réforme de l’enseignement supérieur synonyme de « désoccidentalisation »
par Lucy Papachristou
TBILISSI, 15 avril (Reuters) – Lorsque la fronde antigouvernementale a éclaté en Géorgie fin 2024, Luka Mishveladze dormait à même le sol dans les locaux de son université afin d’être au plus près des rassemblements étudiants.
Quelque 18 mois plus tard, cet étudiant de 20 ans est au coeur d’une nouvelle contestation. Il proteste devant ce même bâtiment, dans la capitale Tbilissi, contre les réformes gouvernementales de l’enseignement supérieur qui semblent devoir entraîner la fermeture de son université.
« J’ai eu du mal à réaliser que tout cela se passait réellement, que je perdais mon université, cet endroit que j’ai l’habitude de considérer comme mon chez-moi », déclare Luka Mishveladze à Reuters.
Les opposants au gouvernement considèrent la réforme adoptée en février comme une nouvelle illustration du virage anti-occidental qui s’est amorcé sous l’égide du parti au pouvoir, Rêve géorgien, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.
Autrefois considérée en Occident comme une démocratie en plein essor, en passe d’adhérer à l’Union européenne et de sortir de l’orbite russe, la Géorgie tourne de plus en plus le dos à l’Occident et renforce ses liens avec Moscou.
« UNE FACULTÉ, UNE VILLE »
« Rêve géorgien » affirme que les réformes de l’enseignement supérieur, qui concernent le financement et la redistribution géographique des facultés, visent à mieux refléter les besoins du marché du travail et à promouvoir les universités régionales.
Il affirme vouloir réduire ce qu’il qualifie de concentration excessive des établissements d’enseignement supérieur à Tbilissi et mettre fin à l’utilisation « irrationnelle » des ressources.
Ses détracteurs affirment que ces réformes sont une preuve supplémentaire que le gouvernement détourne ce pays de 3,7 millions d’habitants de l’Occident, plus de trois décennies après que la Géorgie a obtenu son indépendance de l’Union soviétique.
Dans le cadre de ces réformes, guidées par le principe « une faculté, une ville », une seule université par ville sera autorisée à proposer certains programmes d’études.
Le gouvernement décidera quelles disciplines universitaires pourront être enseignées dans chacune des 19 universités publiques – fréquentées par plus de la moitié des étudiants universitaires géorgiens – et redistribuera les quotas d’admission.
L’université d’État Ilia (ISU) de Tbilissi, où étudient Luka Mishveladze et environ 17.300 autres étudiants, sera particulièrement touchée. Comptant parmi les meilleurs établissements de recherche du pays, elle est considérée comme libérale et entretient des liens étroits avec des institutions partenaires européennes.
L’ISU précise que plus de 90% de ses programmes seront supprimés et qu’elle devra mettre fin à ses activités sur une période de trois ans. Cet automne, l’ISU ne pourra admettre que 335 nouveaux étudiants de premier cycle, contre 3.770 l’année dernière.
« Aucun autre secteur en Géorgie n’a été aussi intégré à l’espace européen que l’enseignement supérieur. Ils sont donc en train de le détruire », déplore Ketevan Darakhvelidze, la rectrice de l’ISU. « Plus la Géorgie sera isolée, mieux ce sera pour le gouvernement ».
Sept autres universités ont vu leurs quotas d’admission réduits, bien que seule l’ISU affirme être menacée de fermeture.
Shalva Tabatadze, qui dirige un centre de recherche sur les politiques éducatives, observe que les fonds publics ont souvent été utilisés en Géorgie pour soutenir des universités « ayant des affiliations politiques », qualifiant cette situation de « problématique ».
Un rapport publié en mars par une mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) constate un « net recul démocratique » en Géorgie et évoque brièvement les réformes de l’enseignement supérieur. Il fait état de craintes en Géorgie selon lesquelles la redistribution des facultés vise à disperser un grand nombre d’étudiants manifestants.
Le gouvernement n’a pas répondu aux demandes de commentaires de Reuters. Le ministre de l’Éducation, Givi Mikanadze, membre d’un comité d’État chargé d’élaborer les réformes, n’a pas répondu aux demandes d’interview de Reuters.
Au pouvoir depuis 2012, « Rêve géorgien » du président Mikheïl Kavelashvili affirme que ses politiques ne sont pas autoritaires et qu’il s’efforce de maintenir la paix en Géorgie, qui a perdu une brève guerre contre la Russie en 2008. Il accuse les partis d’opposition de chercher à fomenter des coups d’État violents.
(Mara Vilcu pour la version francaise, édité par Sophie Louet)
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