La guerre en Iran a déjà coûté au moins $25 mds aux entreprises internationales
par Medha Singh, Deborah Mary Sophia et Bernadette Hogg
18 mai (Reuters) – La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a déjà coûté au moins 25 milliards de dollars aux entreprises du monde entier et la facture ne cesse de s’alourdir, selon une analyse réalisée par Reuters.
L’examen des communiqués publiés depuis le début du conflit par des sociétés cotées aux États-Unis, en Europe et en Asie offre un aperçu saisissant des répercussions de la crise, qui s’est étendue au Moyen-Orient. Les entreprises sont ainsi globalement confrontées à la flambée des prix de l’énergie, à la perturbation des chaînes d’approvisionnement et à des coupures de routes commerciales dues au blocage du détroit d’Ormuz.
Au moins 279 sociétés ont invoqué la guerre pour justifier des mesures défensives – notamment des hausses de prix et des baisses de production – visant à amortir le choc financier. D’autres ont suspendu leurs dividendes ou leurs rachats d’actions, mis du personnel au chômage partiel, instauré des surtaxes liées aux carburants ou sollicité des aides gouvernementales d’urgence.
La guerre au Moyen-Orient, dernier évènement mondial déstabilisateur en date pour les entreprises après la pandémie de COVID-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, tempère les attentes pour le reste de l’année, sans véritable perspective d’un accord imminent mettant fin au conflit.
« Ce niveau de recul de l’industrie est comparable à celui observé lors de la crise financière mondiale et il dépasse même celui d’autres périodes de récession », a déclaré aux analystes Marc Bitzer, directeur général de Whirlpool, après que le groupe a abaissé de moitié ses prévisions annuelles et suspendu son dividende.
Selon les analystes, le ralentissement de la croissance va en outre affaiblir le pouvoir de fixation des prix des entreprises et leurs coûts fixes vont devenir plus difficilement absorbables, menaçant les marges bénéficiaires au deuxième trimestre et au-delà. Des hausses de prix prolongées risquent en outre d’alimenter l’inflation et de peser sur une confiance des consommateurs déjà fragile.
« LES CONSOMMATEURS HÉSITENT À REMPLACER LEURS PRODUITS »
« Les consommateurs hésitent à remplacer leurs produits et préfèrent les réparer », a souligné le patron de Whirlpool.
Le fabricant d’appareils électroménagers n’est pas le seul à subir les effets de la crise. Des entreprises telles que Procter & Gamble et Toyota, ou encore le producteur malaisien de préservatifs Karex, ont mis en garde contre le coût de plus en plus élevé du conflit, déclenché le 28 février.
Le blocus iranien du détroit d’Ormuz, voie de passage de pétrole et de gaz naturel liquéfié (GNL) cruciale à l’échelle mondiale, a fait grimper les prix du baril au-dessus de 100 dollars, soit une hausse supérieure à 50% par rapport à l’avant-guerre.
Il a entraîné une hausse des coûts de transport des entreprises, réduit leur approvisionnement en matières premières et coupé des voies commerciales essentielles à la circulation des marchandises. Les approvisionnements en engrais, en hélium, en aluminium et en polyéthylène, des intrants clés, ont notamment été affectés.
Près de 20% des entreprises interrogées – qui incluent des fabricants de produits cosmétiques, de pneus ou de détergents, ainsi que des opérateurs de croisières et des compagnies aériennes – ont fait état de charges financières dues à la guerre.
DÉPENDANCE
La majorité d’entre elles sont basées au Royaume-Uni et en Europe, où les coûts énergétiques étaient déjà élevés, tandis que près d’un tiers sont en Asie, ce qui reflète la forte dépendance de ces régions vis-à-vis du brut et des produits pétroliers du Moyen-Orient.
A titre de comparaison, en octobre dernier, des centaines de sociétés avaient déjà signalé plus de 35 milliards de dollars de coûts liés aux droits de douane imposés par le président américain Donald Trump pour l’année 2025.
Les prix du kérosène ayant quasiment doublé, les compagnies aériennes représentent la majorité des coûts qui sont cette fois dus à la guerre au Moyen-Orient, avec près de 15 milliards de dollars.
Alors que les difficultés liées au blocage du détroit d’Ormuz persistent, un nombre croissant d’autres secteurs tirent cependant la sonnette d’alarme. Le constructeur automobile japonais Toyota a ainsi prévenu d’un coût de 4,3 milliards de dollars, tandis que P&G a estimé à 1 milliard de dollars la baisse de son bénéfice après impôts.
Le géant de la restauration rapide McDonald’s a pour sa part déclaré début mai qu’il anticipait une hausse de l’inflation des coûts à long terme en raison des perturbations actuelles des chaînes d’approvisionnement, formulant le genre d’effets négatifs principalement évoqués dans les communications financières de groupes industriels jusqu’à récemment.
La flambée des prix des carburants pèse sur la demande des consommateurs à faibles revenus, a déclaré son directeur général, Chris Kempczinski. « La hausse des prix de l’essence est le principal problème que nous observons actuellement », a-t-il dit.
HAUSSES DE PRIX
Près de 40 entreprises des secteurs de l’industrie, de la chimie et des matériaux ont annoncé qu’elles augmenteraient leurs prix en raison de leur dépendance à l’égard des produits pétrochimiques du Moyen-Orient.
Mark Erceg, directeur financier du groupe américain de biens de consommation Newell Brands, a indiqué début mai qu’une hausse de 5 dollars du prix du baril de pétrole entraînait une augmentation de coûts d’environ 5 millions de dollars.
Le fabricant allemand de pneus Continental s’attend pour sa part à subir des surcoûts d’au moins 100 millions d’euros à partir du deuxième trimestre en raison de la flambée des prix du pétrole, qui renchérit les matières premières.
Roland Welzbacher, cadre chez Continental, a déclaré ce mois-ci que cela affecterait le compte de résultat de l’entreprise d’ici trois à quatre mois. « Cela nous touchera probablement vers la fin du deuxième trimestre, puis l’impact se fera pleinement sentir au second semestre », a-t-il dit.
Les bénéfices des entreprises ont été solides tout au long du premier trimestre, ce qui explique en partie que les principaux indices – comme le S&P 500 – aient atteint de nouveaux sommets, bien que les coûts énergétiques pèsent et que les rendements obligataires augmentent en raison des craintes liées à l’inflation.
L’IMPACT SUR LES BÉNÉFICES RESTE À VENIR
Depuis le 31 mars, les prévisions de marges bénéficiaires nettes pour le deuxième trimestre ont été revues à la baisse de 0,38 point de pourcentage pour les entreprises industrielles du S&P 500, de 0,14 point de pourcentage pour celles du secteur des biens de consommation discrétionnaire et de 0,08 point de pourcentage pour le secteur des biens de consommation de base, selon les données de FactSet.
Les entreprises de l’indice européen STOXX 600 vont être confrontées à des pressions sur leurs marges à partir du deuxième trimestre car il leur sera plus difficile de répercuter les surcoûts et leurs protections liées à des opérations de couverture prendront fin, selon les analystes de Goldman Sachs.
Les secteurs dépendants des tendances de consommation, notamment l’automobile, les télécommunications et les produits ménagers, font face à des révisions à la baisse de plus de 5% pour les 12 prochains mois, a déclaré Gerry Fowler, responsable de la stratégie actions européennes chez UBS.
Au Japon, les analystes ont réduit de moitié leurs estimations de croissance des bénéfices pour le deuxième trimestre, les ramenant à 11,8% depuis la fin mars.
« L’impact réel sur les bénéfices ne s’est pas encore concrétisé dans les résultats de la plupart des entreprises », selon Rami Sarafa, directeur général de Cordoba Advisory Partners.
(Reportage Medha Singh, Deborah Sophia, Arpan Daniel Varghese, Anhata Rooprai, Pritam Biswas, Aatreyee Dasgupta, Pranav Kashyap, Pranav Mathur, Anuja Bharat Mistry et Puyaan Singh à Bangalore ; Bernadette Hog, Dimitri Rhodes et Mireia Merino à Gdansk ; Lucy Raitano à Londres, version française Benjamin Mallet)
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