Être musulmane en France aujourd’hui, « ça fait mal »
par Elizabeth Pineau
ARGENTEUIL, Val-d’Oise (Reuters) – Musulmane et Française : une double identité courante mais parfois lourde à porter dans un pays confronté à des attentats meurtriers commis au nom d’une religion que Naouelle Garnoussi, 36 ans, voudrait pouvoir pratiquer sans se sentir stigmatisée.
Dans son appartement d’Argenteuil (Val-d’Oise), cette ex-éducatrice spécialisée devenue chargée de communication pour le projet du Grand Paris mêle bottes à talons et jilbab, son vêtement de prière, dans sa garde-robe de jeune femme qui fait le ramadan, prie cinq fois par jour et se rend parfois à la mosquée.
Un choix qu’elle a fait à 20 ans, après avoir été élevée par un grand-père musulman et une grand-mère catholique.
« Ma grand-mère est Française, mon arrière-grand-mère s’appelle Antoinette, on ne peut pas faire plus Français, mais parfois j’ai l’impression de ne plus être Française et d’être juste musulmane », dit-elle. « Ce n’est pas facile à vivre ».
Comme ses compatriotes, Naouelle Garnoussi a été horrifiée par les attentats récemment commis à Conflans-Saint-Horonine et Nice, attribués au terrorisme islamiste.
« En tant que musulmane aujourd’hui, ça me fait mal quand je vois qu’il y a des gens qui font ça au nom de Dieu. Mais de quel Dieu ? Parce que moi, je ne me reconnais absolument pas dans ça », dit-elle.
Une préoccupation qui rejoint celle des responsables des mosquées de Paris, Lyon, Saint-Denis de la Réunion et du Rassemblement national des musulmans de France, qui ont appelé dans un communiqué les autorités « à prendre des mesures fortes pour que la communauté musulmane de France, qui a largement condamné les récents actes terroristes, ne soit pas amalgamée avec les semeurs de haine. »
La republication des caricatures de Mahomet, à l’origine de la récente irruption de violence, laisse Naouelle Garnoussi perplexe : « J’ai l’impression qu’on a fait ça exprès pour réveiller les fous ».
« IL N’Y A PAS UN ISLAM DE FRANCE »
Les attentats ont exacerbé les actes hostiles à son égard, ternissant son quotidien de femme active, très impliquée dans le milieu associatif.
« Récemment quelqu’un m’a appelée en me disant ‘pourquoi on vous a embauchée ? J’ai peur, on ne sait jamais, vous pourriez poser une bombe à côté du chantier.’ Même si cela ne se voit pas sur moi, j’ai un prénom à consonance maghrébine », dit-elle. « Parfois j’oublie de mettre mon téléphone en silencieux et l’appel à la prière retentit. L’autre jour je me suis fait cracher dessus, donc ça commence à faire très mal ».
Après une enfance sans aspérité quant à ses origines – « A la cantine je ne mangeais pas de porc et ça ne dérangeait personne » -, elle a vu les choses se durcir avec les attentats de 2001 à New York puis la loi de 2004 interdisant en France les signes religieux, dont le voile islamique, à l’école.
Un voile qu’elle ne porte pas mais qu’elle voudrait voir considéré comme autre chose qu’un signe de soumission.
« Ce sont des visions biaisées, tronquées, que la France et les Français ont de la femme musulmane », dit-elle. « Dans le Coran, la femme est mise sur un piédestal. Se voiler, c’est ‘je me réserve pour mon mari. C’est de l’amour en fait, pour Dieu et pour mon mari. Je me fais jolie pour mon mari' ».
Si elle trouve les musulmans en général mal représentés dans les médias, elle regrette aussi la vision des responsables politiques et s’inquiète du projet gouvernemental de régir l’islam de France, via une loi contre le séparatisme en cours d’élaboration.
« Il n’y a pas un islam de France, un islam du Japon ou un islam d’Allemagne. Je trouve cela très présomptueux parce que, que je sois au Japon, en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou en France, les cinq prières je les ferai de la même façon, c’est juste que le tapis sera orienté autrement, en direction de la Mecque. »
(Avec Noémie Olive, édité par Blandine Hénault)
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