La guerre menée par Trump contre l’Iran pousse l’Inde à renouer avec la Russie
par Krishna N. Das et Nidhi Verma et Saurabh Sharma
NEW DELHI, 27 mars (Reuters) – Plusieurs sources ont déclaré à Reuters que New Delhi est en négociations avec Moscou pour une reprise des importations de gaz naturel liquéfié (GNL) russe, dans un contexte de flambée des cours de l’énergie en raison de la guerre israélo-américaine contre l’Iran.
Un tel renforcement de la coopération indo-russe irait pourtant à l’encontre des sanctions américaines contre Moscou en raison de l’invasion de l’Ukraine.
Ces discussions interviennent alors que New Delhi a dernièrement réduit ses achats de pétrole russe, une décision perçue comme une concession douloureuse faite au président américain Donald Trump.
En février, Donald Trump avait déclaré avoir conclu avec l’Inde un accord commercial prévoyant une réduction de droits de douane, précisant que New Delhi avait également accepté de ne plus s’approvisionner en pétrole russe et d’en acheter davantage auprès des États-Unis et éventuellement du Venezuela.
Un accord verbal visant à négocier un contrat de GNL entre l’Inde et la Russie a été conclu le 19 mars lors d’une réunion entre le vice-ministre russe de l’Énergie, Pavel Sorokin, et le ministre indien du Pétrole et du Gaz, Hardeep Singh Puri, à New Delhi, ont indiqué ces sources.
Si l’Inde décide de donner suite aux discussions avec la Russie, les négociations pourraient aboutir en quelques semaines, a déclaré l’une des sources.
Pavel Sorokin et Hardeep Singh Puri ont également convenu d’augmenter les ventes de brut russe à l’Inde, qui pourraient doubler par rapport aux niveaux de janvier pour atteindre au moins 40% des importations totales de l’Inde d’ici environ un mois, ont déclaré trois personnes au fait des discussions.
L’Inde a par ailleurs demandé à ses importateurs d’énergie de se préparer à reprendre les achats de GNL russe, selon une des sources. New Delhi a déjà contacté Washington au sujet d’une éventuelle dérogation aux sanctions, selon cette source et une autre au fait de la demande.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, l’Inde est devenue un acheteur majeur de pétrole brut russe vendu à prix cassé, ce qui en a fait un point de discorde avec l’administration Trump.
L’Inde, en tant que troisième importateur et consommateur mondial de pétrole, a acheté pour près de 44 milliards de dollars (38,23 milliards d’euros) de brut à Moscou l’année dernière, jouant ainsi un rôle majeur dans le maintien de l’économie de guerre du Kremlin.
Les ministères indiens des Affaires étrangères et du Pétrole n’ont pas répondu aux questions concernant cet éventuel accord sur le GNL.
Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Randhir Jaiswal, a déclaré à la presse la semaine dernière que New Delhi était en pourparlers avec plusieurs pays pour garantir ses approvisionnements énergétiques, y compris en GNL.
Les autorités indiennes ont également indiqué qu’elles achetaient des cargaisons de gaz de pétrole liquéfié (GPL) russe, largement utilisé pour la cuisine et non soumis à des sanctions.
Le ministère russe de l’Énergie a refusé de commenter toute discussion avec l’Inde, tandis que le département du Trésor américain n’a pas répondu aux questions concernant l’allègement des sanctions.
Contactées, la Maison blanche et l’ambassade d’Ukraine à New Delhi n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
« L’Inde a choisi la voie qui servait le mieux ses intérêts nationaux, fondée sur un partenariat de longue date et de confiance avec la Russie », a déclaré Ajai Malhotra, ancien ambassadeur indien à Moscou.
New Delhi devrait désormais « exiger des exemptions ou des accommodements, comme dans toute négociation entre partenaires stratégiques », a-t-il ajouté, en référence à Washington.
DOUBLE COUP DUR
La guerre israélo-américaine menée contre l’Iran depuis le 28 février a toutefois amené New Delhi a revoir sa posture face à Washington, le conflit et la fermeture du détroit d’Ormuz impactant près de la moitié des approvisionnements en brut et en GNL de l’Inde.
Les raffineries publiques indiennes ont commencé à commander des achats supplémentaires de brut russe quelques heures avant que les États-Unis n’annoncent, le 5 mars, une dérogation temporaire permettant à New Delhi d’acheter certaines cargaisons sanctionnées.
Certains responsables politiques indiens ont déploré que New Delhi ait réduit ses importations de brut russe en guise de concession aux États-Unis, selon un document gouvernemental consulté par Reuters.
« L’Inde avait réduit ses achats de pétrole brut russe à prix réduit, ce qui aurait permis d’amortir la situation dans une certaine mesure », indique le document, s’agissant d’un rapport sur la crise au Moyen-Orient rédigé le 20 mars à l’intention du secrétariat du Conseil des ministres.
La croissance des exportations pourrait subir un recul compris entre 2% et 4%, prévient le rapport, ajoutant que l’inflation des ventes de gros pourrait augmenter de 0,3% à 0,7%.
FAVORABLE POUR LA RUSSIE
Tout nouvel accord sur le GNL contiendrait probablement des conditions moins favorables pour l’Inde par rapport au contrat d’approvisionnement de 20 ans conclu en 2012 entre la société publique indienne GAIL et le russe Gazprom, selon l’une des sources.
« C’est désormais un marché favorable aux vendeurs », a déclaré cette source.
Les dirigeants de la société publique russe de réseau électrique Rosseti, qui se trouvaient à New Delhi ce mois-ci pour un sommet sectoriel, ont également proposé de collaborer avec leurs homologues indiens sur des infrastructures de transport d’électricité, principalement dans les zones montagneuses et reculées du pays, a indiqué l’une des sources.
Si un accord est conclu, cela marquerait la première incursion de Moscou dans le secteur indien du transport d’électricité.
La Russie souhaite également développer ses liaisons aériennes avec l’Inde : Timofei Titarenko, un dirigeant de l’aéroport Pulkovo de Saint-Pétersbourg, a déclaré à Reuters la semaine dernière qu’il avait visité des aéroports indiens et étudié la possibilité d’augmenter le nombre de vols directs.
Le chef de la diplomatie du Kremlin, Sergueï Lavrov, a déclaré cette semaine lors d’une conférence sur les relations indo-russes que 96% des échanges commerciaux entre les deux pays s’effectuent désormais en roupies et en roubles.
Des transactions en roupies et en roubles pouvant atteindre un milliard de dollars se traitent désormais en seulement une journée, soit deux fois plus vite qu’il y a quelques années, a déclaré un haut responsable de la filiale indienne de la banque russe Sberbank lors d’une conférence à Bombay en mars.
« L’amitié russo-indienne, qui a fait ses preuves au fil du temps, illustre comment les relations entre États devraient et peuvent être construites : sur la base de l’égalité, de la confiance et du respect mutuels, ainsi que de la prise en compte des intérêts de chacun », a déclaré Sergueï Lavrov.
(Avec la contribution de Jaspreet Kalra à Bombay, Shivangi Acharya à New Delhi, Vladimir Soldatkin à Moscou et Jarrett Renshaw à Washington ; version française Coralie Lamarque, édité par Benoit Van Overstraeten)
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