Poutine mobilise les réservistes russes et menace l’Occident
par Guy Faulconbridge
LONDRES (Reuters) – Le président russe Vladimir Poutine a annoncé mercredi avoir signé un décret de mobilisation partielle afin de pouvoir remplir les objectifs de son « opération militaire spéciale » en Ukraine tout en laissant planer une nouvelle fois la menace d’un recours à l’arme nucléaire, des propos en forme d’aveu d’échec et de fuite en avant pour Kyiv et les Occidentaux.
Dans une adresse à la Nation au ton très martial, Vladimir Poutine a dit soutenir les référendums d’annexion qui vont être organisés à partir de la fin de semaine dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, en particulier dans les régions séparatistes du Donbass, en expliquant qu’il est de son « devoir moral » de protéger leurs habitants des « néo-nazis » au pouvoir à Kyiv.
« Ceux qui prennent les armes et défendent le Donbass sont de vrais patriotes », a déclaré le président russe pendant son allocution enregistrée d’une quinzaine de minutes.
Se présentant en victime, Vladimir Poutine a affirmé que Moscou n’avait fait que répondre à la volonté qu’aurait selon lui eue l’Ukraine de se doter de l’arme atomique, ainsi qu’à une agression de l’Occident, qui s’emploie selon lui à « détruire la Russie » après avoir détruit l’Union soviétique en 1991, et qui soumettrait Moscou à un « chantage nucléaire ».
La Russie a « de nombreuses armes » pour répondre aux menaces occidentales qui ont « dépassé toutes les limites », a-t-il dit, laissant à nouveau planer sa propre menace de frappe nucléaire, qu’il est le seul à avoir agitée depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en février.
« Si l’intégrité territoriale de notre pays est menacée, nous utiliserons certainement tous les moyens à notre disposition pour protéger la Russie et notre peuple », a-t-il martelé.
« Ce n’est pas du bluff », a insisté Vladimir Poutine, alors que son armée est en grande difficulté face aux forces ukrainiennes armées et formées par les pays occidentaux.
Son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, a également pris la parole à la télévision pour affirmer que la Russie était en guerre contre l’Otan en Ukraine.
La « mobilisation partielle » en vigueur dès ce mercredi ne concerne que les hommes ayant une expérience militaire, pas les conscrits ni les étudiants, a précisé Sergueï Choïgou, qui a dit pouvoir s’appuyer sur une réserve de 300.000 hommes.
LES RÉSERVISTES N’IRONT PAS AU FRONT, PROMET CHOÏGOU
Signe d’un certain inconfort devant cette mesure qui risque de se révéler impopulaire, le ministre de la Défense a assuré que la mobilisation serait progressive, que les appelés seraient formés avant d’être envoyés en Ukraine et que leur rôle serait de contrôler villes et lignes arrières, non d’aller au front.
Sergueï Choïgou a déclaré que l’armée russe avait perdu 5.937 hommes depuis le début de son offensive, fournissant un premier bilan depuis début mars – les experts occidentaux jugent ce chiffre bien supérieur, ce qui explique la nécessité pour le pouvoir russe de faire appel aux réservistes.
Le discours de Vladimir Poutine à peine terminé, l’opposant emprisonné Alexeï Navalny l’a d’ailleurs accusé de vouloir envoyer davantage de Russes à la mort pour une « guerre criminelle ratée ».
« Il veut recouvrir de sang des centaines de milliers de personnes », dit-il dans un message vidéo enregistré dans sa cellule et rendu public par ses avocats.
La fuite en avant du président russe a été interprétée à Kyiv et chez ses alliés occidentaux comme une admission que le plan « ne se déroule pas comme prévu », contrairement à ce que le Kremlin affirme régulièrement.
Dans une interview à la chaîne allemande BILD TV, le président ukrainien Volodimir Zelensky a dit ne pas croire que la communauté internationale laisserait Vladimir Poutine utiliser des armes nucléaires.
Interrogé par Reuters à New York, le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, a dénoncé la « rhétorique nucléaire dangereuse » du chef du Kremlin, qui a fait selon lui une « grosse erreur de calcul » en attaquant l’Ukraine.
L’annonce de la mobilisation était « prévisible » et ressemble à une « tentative de justifier son échec », a commenté Mikhaïlo Podolyak, conseiller du président Volodimir Zelensky, qui doit s’exprimer ce mercredi par vidéo devant l’Assemblée générale des Nations unies.
« La guerre ne se déroule clairement pas selon le scénario prévu et cela contraint par conséquent Poutine à prendre des décisions extrêmement impopulaires et à limiter considérablement les libertés de son peuple », a dit le responsable ukrainien dans un message adressé à Reuters.
L’OCCIDENT VOIT UN « AVEU D’ÉCHEC » ET UN « SIGNE DE PANIQUE »
« Aucune menace ni propagande ne peut cacher le fait que l’Ukraine est en train de gagner la guerre », a réagi à Londres le ministre britannique de la Défense, Ben Wallace.
A New York, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne ont organisé une réunion d’urgence tandis que Liz Truss, la Première ministre britannique, et le président américain, Joe Biden, annonçaient ensemble qu’ils continueraient de soutenir l’Ukraine.
Aux Pays-Bas, le Premier ministre Mark Rutte a dit voir dans les récentes initiatives du Kremlin un « signe de panique », tandis que l’ambassadrice des Etats-Unis en Ukraine, Bridget Brink, a pointé du doigt des « signes de faiblesse et d’échec russes ».
Le vice-chancelier allemand Robert Habeck, dont le pays est confronté à une sévère crise énergétique après la coupure des livraisons de gaz russe, a déploré de son côté « une nouvelle mauvaise décision » de la part de Moscou.
La surenchère de Vladimir Poutine est un « signe de son désarroi » et l’Union européenne va y apporter une réponse, a réagi un porte-parole de la Commission européenne, Peter Stano, sans préciser la nature de cette réponse.
« Cela démontre une fois encore que Poutine ne veut pas la paix (…) La seule chose qui l’intéresse est de poursuivre sa guerre destructrice en Ukraine », a poursuivi le porte-parole de l’exécutif européen pendant une conférence de presse.
Alors que la Lettonie a annoncé qu’elle n’accueillerait pas sur son territoire de Russes fuyant la mobilisation, le ministre finlandais de la Défense, Antti Kaikkonen, a estimé que cette initiative du Kremlin justifiait la décision de ne plus délivrer de visas aux ressortissants russes prise notamment par son pays et les républiques baltes. L’une d’elles, la Lituanie, a placé sa « force de réaction rapide » en état d’alerte.
A Pékin, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Wenbin, a appelé toutes les parties à engager un « dialogue » pour trouver une réponse à leurs préoccupations en matière de sécurité.
Le pape François, qui avait condamné mercredi matin la « sauvagerie » dont est victime une Ukraine « martyrisée », sans citer nommément la Russie, a qualifié plus tard de « folie » le fait d’envisager le recours aux armes nucléaires.
(Reportage des bureaux de Reuters, version française Tangi Salaün, édité par Matthieu Protard, Kate Entringer et Jean-Stéphane Brosse)
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