La BCE envisage une inflation persistante, la fin de son programme d’urgence en question
par Francesco Canepa et Balazs Koranyi
FRANCFORT (Reuters) – Les dirigeants de la Banque centrale européenne (BCE) se préparent à ce que l’inflation dans la zone euro dépasse leurs prévisions, pourtant déjà relevées, ce qui pourrait ouvrir la voie à un arrêt en mars prochain du Programme d’achats d’urgence face à la pandémie (PEPP), a-t-on appris de sources impliquées dans les débats.
L’institut de Francfort, qui prévoit de prendre une décision sur l’avenir du PEPP en décembre, s’attend à ce que l’inflation reflue en 2022-2023 après son fort rebond cette année dû à la reprise de l’activité à la suite du choc provoqué en 2020 par l’épidémie de COVID-19.
Des entretiens avec huit membres du Conseil des gouverneurs de la BCE ayant requis l’anonymat montrent que beaucoup, si ce n’est la plupart, des participants à la dernière réunion de politique monétaire des 9 et 10 septembre avaient alors déjà le sentiment que les nouvelles projections d’inflation (2,2% cette année puis 1,7% en 2022 et 1,5% en 2023) étaient trop basses.
Les indicateurs publiés depuis ont pu renforcer l’idée que l’inflation pourrait finalement être proche de, voire supérieure, à l’objectif de 2% de la BCE l’an prochain, ce qui serait source de perplexité pour l’institut dont la politique est fondée sur le scénario d’une hausse des prix inférieure à son objectif pour les années à venir.
Les sources de Reuters avancent plusieurs explications à ce phénomène: des goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement qui perdurent plus longtemps que prévu; des pénuries de main d’oeuvre qui se propagent à d’autres secteurs que celui du tourisme; et un afflux constant de liquidités dans l’économie en provenance de l’épargne privée accumulée depuis le début de la crise du COVID-19 et des programmes publics de soutien à l’activité, y compris celui de la BCE elle-même.
La plupart de ces sources conviennent qu’une inflation plus élevée renforce les arguments en faveur d’un arrêt du PEPP, créé en mars 2020 et doté de 1.850 milliards d’euros, à sa date prévue, soit mars prochain, même si le débat ne fait que commencer.
ÉVITER UN EFFET DE SEUIL
Beaucoup sont aussi ouverts à l’idée d’une augmentation provisoire du volume mensuel du principal programme d’achats de titres de la BCE (APP), pour éviter un « effet de seuil » au moment de l’arrêt du PEPP.
Certains ne s’opposeraient pas ainsi à ce que les achats mensuels dans le cadre de l’APP soient portés de 20 milliards d’euros actuellement à 40 milliards par exemple, à condition qu’un calendrier précis soit défini pour y mettre fin.
D’autres, membres de la frange plus « orthodoxe » du Conseil des gouverneurs, estiment en revanche que 40 milliards serait un montant trop élevé, d’autant que les émissions des Etats devraient nettement diminuer l’an prochain.
De nombreux dirigeants de la BCE sont aussi prêts à laisser l’institut s’affranchir un peu de ses quotas d’achats d’actifs par pays, fixés par une « clé de répartition », ce qui pourrait favoriser les pays les plus endettés susceptibles d’être mis sous pression par les marchés financiers, montrent les conversations avec les sources.
Il existe en revanche une forte résistance à l’éventualité de permettre à la BCE de dépasser la part de la dette d’un pays qu’elle est autorisée à détenir, un plafonnement qui lui permet d’échapper jusqu’à présent à l’accusation d’un financement direct des Etats.
Un porte-parole de la BCE a refusé de répondre aux questions de Reuters sur tous ces éléments.
Toutes les sources ont mis en garde contre toute conclusion hâtive au sujet des projections économiques de la BCE et de leurs implications en termes de politique monétaire.
Si les gouverneurs jugent nécessaire d’attendre de disposer de plus amples indications sur l’évolution des prix, certains craignent que les modèles macroéconomiques de la BCE, qui prédisent l’avenir à partir du passé, ne soient plus pertinents dans un monde bouleversé par la pandémie de COVID-19.
Les plus sceptiques doutent de l’insistance de la présidente Christine Lagarde et du chef économiste Philip Lane à qualifier l’inflation actuelle de phénomène passager et jugent qu’il en faudrait peu pour qu’elle s’installe dans la durée.
(version française Bertrand Boucey, édité par Blandine Hénault)
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