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Genève, symbole d’une ville de paix, voit la présence des Nations unies s’estomper

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par Emma Farge et Dave Graham

GENÈVE, 8 mai (Reuters) – Lorsque, en 1937, la Société des Nations (SDN) quitta le palais Wilson de Genève, qui comptait alors 225 pièces, cette organisation internationale, mise sur pied juste après la Première Guerre mondiale pour préserver la paix, était déjà à l’agonie, notamment en raison de son incapacité à prévenir les coups de force des pays de l’Axe dans les années 1930.

Quatre-vingt neuf ans plus tard, les Nations Unies, qui ont remplacé la SDN après la Seconde Guerre mondiale, s’apprêtent à leur tour à quitter le palais Wilson – nommé en hommage au président américain Woodrow Wilson qui avait eu l’idée de la SDN – ce que certains voient comme un signe de mauvais augure.

L’Organisation des Nations Unies (Onu) ainsi que d’autres organismes internationaux basés à Genève sont de ​plus en plus affectés à la fois ‌par des coupes budgétaires et par un gouvernement américain qui tourne le dos au multilatéralisme.

Depuis 2025, plus de 3.000 postes basés dans ​la ville suisse au sein de l’Onu et d’autres organisations ⁠internationales ont été soit supprimés soit transférés vers des sites moins coûteux, selon une enquête menée par Reuters auprès d’une douzaine d’agences et d’autorités locales.

Le Haut-Commissariat aux droits ‌de l’homme, l’organe de l’Onu chargé des droits de l’homme, ‌quitte ainsi le palais Wilson pour s’installer dans une aile du siège des Nations unies à Genève – au Palais des Nations situé à proximité – au beau milieu d’un contexte qu’il qualifie de « crise financière ».

L’Organisation internationale du travail (OIT) a récemment quitté deux des onze étages de son siège à Genève. L’Unicef, l’agence des Nations unies pour le bien-être des enfants, est en passe de transférer environ 70% de ses 400 employés hors de Genève.

Certaines agences basées à Genève, telles que l’Onusida, qui ​se consacre à la lutte contre le VIH/sida, sont menacées de fermeture et beaucoup d’autres réduisent leurs effectifs.

C’est le cas notamment de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui a réduit ses effectifs à Genève de 1.000 à environ 600 personnes, en transférant des postes à Thessalonique en Grèce, à Nairobi (Kenya), à Bangkok (Thaïlande) et à Panama, les effectifs mondiaux de l’agence, liée à l’Onu depuis 2016, sont passés de 23.000 à 16.000 personnes.

« Je ne pense pas que nous ayons besoin d’une présence massive à Genève pour bien faire notre travail », a dit l’an dernier Amy Pope, directrice générale de l’OIM.

PRESSIONS FINANCIÈRES

La Suisse s’est engagée à verser 269 millions de francs suisses (294 millions d’euros) pour soutenir les institutions multilatérales de la ville, tandis qu’un organisme créé par le canton de Genève et une fondation portant le nom du fondateur de Rolex, Hans ⁠Wilsdorf, ont promis conjointement au moins 50 millions de francs.

Le maire de Genève, Alfonso Gomez, membre du Parti vert, a déclaré que ces coupes budgétaires mettaient en péril la réputation de la ville comme « capitale du multilatéralisme », tout en ajoutant que l’économie de Genève dans ⁠son ensemble se portait toujours bien.

« Nous restons profondément préoccupés. Il est tout à fait clair que (…) l’abandon du multilatéralisme est une source d’inquiétude non seulement pour la ville elle-même, mais aussi pour le monde entier », a-t-il dit à Reuters.

Le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale des Nations unies ont beau être à New York, le siège européen de l’Onu à Genève compte plus de fonctionnaires de l’organisation que n’importe quel autre site.

Il abrite des dizaines d’agences des Nations unies, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont les États-Unis se sont retirés à l’initiative de Donald Trump dès le premier jour de son retour au pouvoir en janvier 2025.

Les actuelles coupes budgétaires sont les plus sévères de l’histoire de l’Onu, vieille de 80 ans, et on ignore si l’administration Trump s’acquittera des plus ⁠de deux milliards ‌de dollars dus par les États-Unis au titre des contributions au budget de base.

Un responsable du département d’État américain a déclaré à Reuters que Genève était un lieu approprié pour que les ⁠fonctionnaires de l’Onu rencontrent les États membres, mais pas nécessairement pour y exercer des fonctions administratives.

« DÉSAPPRENTISSAGE DES LEÇONS » DU XXe SIÈCLE

D’autres États donateurs ont réduit leurs contributions pour consacrer davantage ​de fonds à la défense, aggravant ​encore la situation à Genève, où les bureaux de l’Onu – centrés autour du Palais des Nations, un complexe colossal construit à l’origine pour la Société des Nations – occupent une superficie équivalente à celle de la Cité du Vatican.

Beaucoup considèrent ces mesures d’austérité comme ​une correction qui s’imposait depuis longtemps face à une bureaucratie pléthorique.

Le personnel international de l’Onu, qui ne paie pas d’impôts en Suisse, perçoit une prime de 89,4% en plus de son salaire de base en raison du coût élevé de la vie, selon les données de l’Onu. Beaucoup bénéficient également d’allocations pour conjoint et pour les études des enfants.

Mais ‌des diplomates, ainsi que d’actuels et anciens fonctionnaires des Nations ​unies, mettent en garde contre le fait que vider Genève de sa substance – où le Comité international de la Croix-Rouge et l’Organisation mondiale du commerce sont également confrontés à des coupes budgétaires – revient à démanteler le symbole le plus tangible de l’ordre international mis ​en place par les États-Unis pour maintenir la paix après la Seconde Guerre mondiale.

« Genève est l’illustration d’un monde qui n’est pas un jeu à somme nulle, où les personnes et les nations voient l’intérêt de coopérer et où le gain de l’un n’est pas la perte de l’autre », souligne Jean-Marie Guehenno, ancien sous-secrétaire général des Nations unies chargé des opérations de maintien de la paix.

« Nous sommes en train de désapprendre les leçons que nous pensions avoir tirées du terrible XXe siècle », dit-il à Reuters.

Le gouvernement suisse, propriétaire du palais Wilson, prévoit de rénover le bâtiment. Alfonso Gomez a indiqué que Genève, à qui appartient le terrain, n’avait pas encore décidé de ce qu’elle allait en faire.

Robert Curzon Price, directeur général de la société immobilière Barnes, qui aide les organismes multilatéraux à gérer ces bouleversements, a déclaré que l’impact sur les quelque 10% du marché immobilier commercial genevois qu’ils occupent était sans ⁠précédent.

Mais les biens immobiliers ne sont pas encore sur le marché car les autorités qui en sont propriétaires attendent de voir si la politique américaine redevient plus multilatéraliste, a-t-il ajouté.

Selon le ministre norvégien des Affaires étrangères Espen Barth Eide, il n’est guère logique de concentrer autant d’emplois de l’Onu dans des villes chères telles que Genève et New York. L’Onu devrait plutôt rationaliser, hiérarchiser et renforcer ses ressources sur le terrain, a-t-il ​ajouté.

Des documents internes montrent que l’Onu s’oriente vers un modèle plus allégé mais plus fragmenté, le Kazakhstan, le Qatar et le Rwanda figurant parmi les ​pays qui cherchent à accueillir des bureaux.

(Version française Benoit Van Overstraeten, édité par Jean-Stéphane Brosse)

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