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En fuite au Liban, Ghosn dit refuser d’être « otage » au Japon

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par Tim Kelly et Issam Abdallah

BEYROUTH/TOKYO (Reuters) – Carlos Ghosn, patron déchu de Renault et de Nissan, a annoncé mardi avoir fui le Japon pour le Liban dans des circonstances encore mystérieuses, un nouveau rebondissement dans une affaire qui a secoué l’industrie automobile et fragilisé l’alliance entre les deux constructeurs automobiles.

L’ancien patron star dit refuser d’être « otage » d’un système judiciaire japonais, qu’il accuse d’être « partial ».

Il a été arrêté au Japon en novembre 2018 pour des accusations de malversations financières lorsqu’il était PDG de Nissan, accusations qu’il a toujours rejetées. Son procès est prévu en 2020.

Carlos Ghosn a été libéré en mars dernier en échange du versement d’une caution d’un milliard de yens (7,9 millions d’euros environ) avant d’être de nouveau arrêté par la justice japonaise puis placé en résidence surveillée en avril avec interdiction de quitter le pays.

« Je suis à présent au Liban. Je ne suis plus l’otage d’un système judiciaire japonais partial où prévaut la présomption de culpabilité, où la discrimination est généralisée et où les droits de l’homme sont bafoués », dit Carlos Ghosn, 65 ans, dans un bref communiqué diffusé mardi.

« Je n’ai pas fui la justice – je me suis libéré de l’injustice et de la persécution politique », ajoute celui qui possède les nationalités française, libanaise et brésilienne. « Je peux enfin communiquer librement avec les médias, ce que je ferai dès la semaine prochaine. »

On ignore pour l’instant comment Carlos Ghosn est parvenu à quitter le Japon, où il était censé faire l’objet d’une surveillance étroite et où il avait remis ses passeports à la justice.

UNE AFFAIRE PRIVÉE, SELON LA DIPLOMATIE LIBANAISE

Selon une source haut placée au ministère libanais des Affaires étrangères, il est entré légalement au Liban avec un passeport français et sa carte d’identité libanaise. Selon plusieurs autres sources proches du dossier, il est arrivé à Beyrouth à bord d’un jet privé en provenance d’Istanbul.

Les ministères français et libanais des Affaires étrangères ont chacun fait savoir qu’ils n’avaient aucune information sur les circonstances de la fuite.

C’est une affaire d’ordre de privé, selon la diplomatie libanaise.

« Les autorités françaises ont appris par la presse l’arrivée de Carlos Ghosn au Liban », a pour sa part fait savoir le Quai d’Orsay lors d’un point de presse électronique.

L’ancien patron ne devrait en tout cas pas être inquiété par la justice libanaise, selon la Direction générale de la sécurité générale, citée par l’agence de presse NNA.

La chaîne de télévision publique japonaise NHK a rapporté que les services japonais de l’immigration n’avaient aucun élément attestant du fait qu’il avait quitté le pays.

L’un des avocats de Carlos Ghosn au Japon, Junichiro Hironaka, a déclaré à la presse que ses trois passeports étaient toujours aux mains de ses défenseurs et a jugé « inexcusable » le comportement de son client.

Le Japon n’ayant signé des traités d’extradition qu’avec les Etats-Unis et la Corée du Sud selon le ministère de la Justice, il sera sans doute très difficile de contraindre Carlos Ghosn à revenir comparaître à son procès.

Si son arrestation a précipité sa disgrâce dans l’opinion publique japonaise, Carlos Ghosn reste très populaire au Liban, où il a grandi et où il conserve de précieux appuis.

En France, la secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Economie Agnès Pannier-Runacher s’est déclarée « très surprise » par l’annonce du départ de Carlos Ghosn du Japon.

Tout en soulignant qu’il n’était « pas au-dessus des lois », Agnès Pannier-Runacher a précisé sur France Inter que le soutien consulaire de la France lui était acquis, comme à tout citoyen français. Mais elle a reconnu que « si un ressortissant étranger fuyait la justice française, on serait très fâché ».

 

L’HOMME D’AFFAIRES SE DIT VICTIME D’UN COMPLOT

A Beyrouth, une poignée de policiers et d’agents de sécurité privés montaient la garde mardi devant une villa appartenant à Carlos Ghosn, dans le quartier d’Achrafieh.

L’ex-président de Renault et Nissan est accusé par la justice japonaise d’avoir dissimulé une partie de ses revenus au fisc et de s’être enrichi personnellement à hauteur de plusieurs millions d’euros par le biais de paiements à des intermédiaires au Moyen-Orient.

Ses avocats ont demandé en octobre au tribunal du district de Tokyo d’annuler les poursuites, accusant les procureurs et des représentants de Nissan de collusion dans le but d' »évincer » Carlos Ghosn et de l’empêcher de renforcer l’alliance avec Renault.

L’homme d’affaires n’a eu de cesse de clamer son innocence et s’est dit victime d’un « complot ».

Nissan a démis Carlos Ghosn de la présidence du groupe à l’issue d’une enquête interne, en l’accusant de fraude financière et d’avoir utilisé des fonds du groupe à des fins privées.

Son arrestation et son incarcération ont abouti à une redistribution des cartes chez Renault et chez Nissan, tout en contribuant à tendre les relations entre les deux partenaires.

L’affaire a aussi mis en lumière la sévérité du système judiciaire du Japon, où les suspects peuvent être détenus pendant de longues périodes sans inculpation et être interrogés jusqu’à huit heures par jour sans la présence d’un avocat.

La justice japonaise a systématiquement rejeté toutes les demandes visant à assouplir les conditions de la libération sous caution de Carlos Ghosn, notamment l’interdiction de contacter son épouse.

En France, l’ancien président de Renault est sous le coup d’une enquête du parquet sur le financement de son mariage au château de Versailles.

(avec Nicolas Delame et Christian Lowe à Paris, Kevin Buckland, Linda Sieg et David Dolan à Tokyo, Eric Knecht à Beyrouth, David Shepardson à Washington; version française Jean-Michel Belot, Simon Carraud et Jean Terzian, édité par Matthieu Protard)

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