Au procès des attentats de janvier 2015, la douleur sans fin des blessés de Charlie Hebdo
par Tangi Salaün
PARIS (Reuters) – Deux claquements, des cris, une porte qui s’ouvre brutalement et une silhouette entièrement vêtue de noir qui dévisage un instant les personnes présentes, puis ouvre le feu, méthodiquement, sur les journalistes de Charlie Hebdo rassemblés dans une salle de réunion.
« Instinctivement je me suis jeté au sol, dans le seul espace qu’il y avait devant moi. Je me suis mis la tête entre les mains. C’est à ce moment-là que les tirs ont commencé », a raconté mercredi à la barre Laurent Sourisseau, au sixième jour des attentats de janvier 2015.
Blessé à l’épaule par un des tirs, « Riss » a succédé à la tête du journal à son ami « Charb », Stéphane Charbonnier, tombé ce matin du 7 janvier, comme onze autres personnes, sous les balles des frères Chérif et Saïd Kouachi.
Son récit, glaçant, fait remonter le souvenir des photos insoutenables, projetées lundi sur l’écran géant de la cour d’assises spécialement composée, des corps des dessinateurs de Charlie Hebdo, baignant dans des mares de sang, quelques minutes après la tuerie.
Il met aussi des mots sur les extraits muets des caméras de vidéosurveillance, montrant Chérif Kouachi tirer froidement à la Kalachnikov sur Simon Fieschi, le webmaster du journal, puis sur le correcteur Mustapha Ourrad.
« Les tirs de Kalachnikov, ça fait énormément de bruit », dit Riss. « Il y a eu une première série de tirs. Ça s’est interrompu et une voix a dit ‘pas les femmes’. Puis les tirs ont repris, au coup par coup. Je me suis dit, c’est la fin. J’attendais mon tour, en quelque sorte. »
Les paroles de Riss claquent dans le silence du tribunal.
« On ne pouvait pas douter qu’ils étaient venus pour tuer tout le monde. C’était comme une exécution. »
« LES DOULEURS SONT A VIE »
Arrivé à la barre en boitant et en s’aidant d’une béquille, Simon Fieschi, 36 ans, avait lui aussi livré un peu plus tôt un témoignage bouleversant de ses blessures physiques et psychologiques.
Le webmaster du journal était installé derrière son bureau, dans l’entrée du journal quand les frères Kouachi y ont fait irruption et lui ont tiré, l’un après l’autre, une balle de Kalachnikov.
« Ça a été très vite pour moi », dit-il simplement. « Je me souviens de la porte qui s’ouvre violemment et du tir (…) Ensuite je me suis évanoui, c’est sans doute ce qui m’a sauvé. »
Quand il reprend connaissance une première fois, les tueurs sont partis, moins de deux minutes après être arrivés, et un silence de mort s’est abattu sur la rédaction.
« Je sentais que quelque chose de grave s’était passé mais je ne savais pas quoi. L’image qui me reste, c’est celle d’une traînée de sang dans le couloir qui va vers la salle de rédaction, dont je ne comprenais pas vraiment le sens. »
Simon Fieschi n’apprendra que sept jours plus tard l’ampleur du massacre. A sa sortie de coma.
A la barre, silhouette fragile, il a tenu à témoigner debout malgré la proposition du président du tribunal de lui fournir une chaise. D’une voix monocorde, il décrit de manière clinique ses blessures, les soins interminables, la douleur permanente, lancinante.
« Les douleurs sont à vie, on ne peut pas s’en débarrasser », souffle Simon Fieschi. « J’essaie de voir le verre à moitié plein. J’essaie de ne pas faire la comparaison entre l’avant et l’après. »
« J’entends dire que nous sommes des rescapés », poursuit-il. « C’est un mot qui me fait drôle, comme si on avait échappé à ce qui s’est passé. Aucun de ceux qui étaient là, vivants ou morts, n’a échappé à ce qui s’est passé. Je me vois comme un survivant et un survivant, ça a des devoirs. J’avais envie de témoigner, pas pour me plaindre, mais pour montrer les épreuves dont je me suis relevé. Quand j’y pense, je me dis que c’est la même chose pour le journal. »
(Édité par Henri-Pierre André)
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