Rubio face au défi délicat de rassurer les alliés des USA dans le Golfe
par Gram Slattery et Timour Azhari
ABOU DHABI, 23 juin (Reuters) – Marco Rubio a reconnu être chargé d’une mission délicate cette semaine consistant à défendre le protocole d’accord conclu par les Etats-Unis avec l’Iran auprès des monarchies du Golfe, qui redoutent des concessions américaines excessives susceptibles de renforcer la République islamique et de modifier les équilibres dans la région.
Le secrétaire d’Etat américain est arrivé mardi aux Emirats arabes unis (EAU) pour y rencontrer les dirigeants de ce pays avant de se rendre à Bahreïn et au Koweït, où il s’entretiendra avec des représentants du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui comprend aussi l’Arabie saoudite, le Qatar et Oman.
Lorsqu’on lui a demandé s’il comptait aborder les inquiétudes des alliés sur les termes du protocole d’accord conclu avec l’Iran, Marco Rubio a déclaré aux journalistes que ces sujets seraient « certainement mentionnés lors de ces discussions ». Celles-ci porteront également sur d’autres sujets, a-t-il ajouté.
Au coeur des discussions devraient figurer les points les plus sensibles du protocole d’accord signé la semaine dernière, qui n’impose aucune limite au programme de missiles balistiques de l’Iran, prévoit un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars pour ce pays et divers éléments à même d’accroître l’influence régionale de Téhéran et de lui accorder de fait un contrôle de voies maritimes essentielles au commerce du pétrole.
Marco Rubio a assuré qu’il ne demanderait pas aux alliés de la région de contribuer à un quelconque fonds de reconstruction durant son déplacement, même si le protocole d’accord suggère que les Etats du Golfe seront, au moins partiellement, mis à contribution.
Les six pays du CCG sont des alliés stratégiques des Etats-Unis, qui, à des degrés divers, ont fourni un appui logistique à la guerre américano-israélienne lancée contre l’Iran fin février et ont en représailles subi le choc de bombardements iraniens.
En privé, certains responsables de ces pays ont exprimé leur déception, voire leur surprise, face à un protocole d’accord qui pourrait ouvrir la voie à une normalisation des relations des Etats-Unis avec l’Iran, puissance chiite que la plupart des monarchies sunnites du Golfe considèrent comme leur principal adversaire.
Les EAU, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït et Bahreïn abritent tous des bases militaires américaines qui forment la colonne vertébrale de l’architecture de sécurité des Etats-Unis au Moyen-Orient. Qu’un seul de ces pays reconsidère sa relation avec Washington, même de façon subtile, pourrait avoir un impact significatif sur la stratégie militaire américaine dans la région.
EXERCICE D’ÉQUILIBRISTE
Pour Marco Rubio, cette tournée régionale revêt la forme d’un exercice d’équilibriste.
Le secrétaire d’Etat va devoir tenter de rassurer ces alliés régionaux tout en évitant de donner l’impression de remettre en cause le protocole d’accord, que le président américain Donald Trump défend sans nuances malgré les nombreuses critiques émanant du Congrès, y compris de ses partisans républicains, qui dénoncent une capitulation face à l’Iran.
Pour Andrew Peek, ancien vice-secrétaire d’Etat adjoint chargé de l’Irak et de l’Iran et membre du conseil de sécurité nationale durant chacun des deux mandats de Donald Trump, Marco Rubio pourrait faire valoir devant ces alliés inquiets que le président américain s’est toujours montré particulièrement ferme face à Téhéran.
« Je pense qu’on peut tout simplement leur rappeler que le président a mené des politiques de confrontation extrême envers l’Iran et que si ce protocole d’accord échoue, il n’aura aucun scrupule à recommencer à les bombarder », dit Andrew Peek, désormais membre du cercle de réflexion Atlantic Council.
Les dirigeants des pays du CCG avaient plaidé en faveur d’une issue diplomatique avant le déclenchement des frappes américano-israéliennes sur l’Iran fin février. La plupart ont continué à véhiculer ce même message durant le conflit, quand bien même ils facilitaient de fait l’effort de guerre américain.
Les détails du protocole d’accord les ont néanmoins stupéfaits, disent observateurs et diplomates.
Une inquiétude particulière porte sur les missiles balistiques. Durant tout le conflit, l’administration Trump a martelé que la destruction des capacités iraniennes en la matière était un but prioritaire. Un tel objectif allait dans le sens des intérêts des monarchies du Golfe, toutes à portée de tirs des missiles iraniens comme l’a brutalement démontré le conflit.
Pourtant, le protocole d’accord n’en fait aucune mention et Donald Trump a lui-même déclaré ces derniers jours que priver l’Iran de telles armes serait « injuste ».
RÔLE MAJEUR SUR LE CONTRÔLE DU DÉTROIT D’ORMUZ
Le projet de fonds de 300 milliards de dollars pour la reconstruction de l’Iran fait craindre à ses voisins régionaux que Téhéran ne s’en serve pour reconstituer et développer son arsenal tout en accroissant son soutien à ses supplétifs dans la région pour déstabiliser certains gouvernements.
Les dirigeants sunnites de Bahreïn sont particulièrement inquiets de voir l’Iran, aux coffres regarnis, favoriser un soulèvement de la majorité chiite du pays, à l’image de celui du Printemps arabe, disent des analystes.
Tel qu’il est rédigé, le protocole d’accord semble aussi accorder à l’Iran un rôle de premier plan à l’avenir dans le contrôle du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz, un sujet de préoccupation majeur pour le Koweït, le Qatar et l’Arabie saoudite, dont les exportations d’hydrocarbures dépendent en grande partie de cet étroit passage.
L’Iran et Oman, qui se trouve sur l’autre rive, ont annoncé mardi dans un communiqué conjoint la formation d’un comité chargé d’aboutir à un accord sur « l’administration de la navigation dans le détroit d’Ormuz » et sur les coûts et services associés. Les deux pays échangeront avec les pays du Golfe et d’autres parties concernées, disent-ils.
Plus largement, des responsables américains ont commencé à évoquer une remise à plat plus globale des relations avec l’Iran, une perspective qui inquiète la plupart des pays du CCG. Le vice-président américain J.D. Vance a ainsi déclaré samedi que les Etats-Unis voulaient « transformer fondamentalement » leur relation avec l’Iran.
« Cet accord réhabilite le régime de Téhéran en tant que puissance régionale », a commenté le renommé éditorialiste saoudien Abdulrahman al Rached la semaine dernière dans Arab News, publication saoudienne en langue anglaise.
« La plupart des fonds que Téhéran va obtenir dans les prochaines semaines serviront probablement en premier lieu à renforcer sa position militaire, pas à améliorer les conditions de vie ou à soutenir l’économie iranienne. »
(Gram Slattery à Abu Dhabi et Timour Azhari à Ryad, version française Bertrand Boucey et Zhifan Liu, édité par Benoit Van Overstraeten)
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