A Nice, le blues des boulistes face au retour du virus
par Caroline Pailliez et Eric Gaillard
NICE (Reuters) – Les yeux rivés sur le cochonnet, Annie Saudin lance avec précision sa boule sur l’un des jeux du clos de l’Amicale boulistes de Carras, à Nice, l’un des endroits les plus prisés par les joueurs de pétanque pour la vue époustouflante qu’il offre sur la baie des Anges.
Le temps d’une partie face à la mer, la septuagénaire aux lunettes dorées oublie la crise sanitaire qui se déroule à ses pieds et qui prend de l’ampleur, alors que le taux d’incidence du coronavirus ne cesse de croître en France, amenant le gouvernement à prendre de nouvelles mesures restrictives.
« Ce n’est pas fini cette affaire. (…) Il faut beaucoup qu’on se méfie et le troisième âge en particulier », dit-elle.
Depuis samedi, 69 départements sont considérés comme des zones de circulation active du coronavirus. Onze métropoles, dont celle de Nice, se situent en zone d’alerte renforcée, c’est-à-dire que la circulation du virus y est très intense et touche les personnes fragiles.
La ville de Marseille et la Guadeloupe, où les taux d’incidence sont parmi les plus élevés de France, se trouvent pour leur part en situation d’alerte maximale. Les restaurants et bars y ont été fermés pour plusieurs jours, suscitant une vague d’indignation des élus locaux et restaurateurs.
A Nice, la deuxième vague approche dangereusement. Le taux de circulation du virus y est de 5 à 7,5% en fonction des quartiers, selon le maire de la ville, Christian Estrosi. Le taux d’occupation des lits de réanimation par des patients atteints du COVID-19 approchait les 30% au 16 septembre, un seuil jugé critique par le ministère de la Santé.
Mêmes si les indicateurs se montrent encourageants depuis une semaine, l’inquiétude est très présente dans cette ville où 28% des habitants ont plus de 65 ans et 18%, plus de 75 ans.
« Nous avons une espérance de vie qui est la plus forte de France ici et en même temps, cette espérance de vie, je veux la préserver, la protéger et l’accompagner », souligne Christian Estrosi à l’issue d’une visite d’une maison de retraite médicalisée.
Sur le clos de l’Amicale bouliste, les regards suivent la boule d’Annie qui roule doucement vers le cochonnet, accordant le point à l’équipe. « Beau tir », s’exclame « JeanJean », le président du club. Elle s’écarte. C’est au tour de Raymond de se positionner.
TROP DE RELÂCHEMENT
Pour la retraitée, qui est aussi trésorière du club, il y a eu trop de relâchement cet été et un manque de clarté dans les consignes sur le port du masque, ce qui explique l’accélération de la circulation du virus. Alors, elle évite de se rendre en ville car « on y croise trop de monde ».
Raymond Bernad, 71 ans, est moins craintif. Il est l’un des rares joueurs à ne pas porter de masque sur le terrain, dérogation possible selon les règles en vigueur de la fédération française de pétanque. Il dit néanmoins appliquer scrupuleusement les gestes barrière à l’extérieur du jeu.
« L’inquiétude, elle est en nous, mais on ne peut pas s’enfermer. Il faut vivre quand même », dit cet adepte de la culture physique qui s’est efforcé de marcher deux heures par jour pendant le confinement pour se maintenir en forme.
Il faut dire que, pour beaucoup d’adhérents, la pétanque représente plus qu’un sport.
« Il y en a qui viennent ici tous les après-midis, c’est leur résidence secondaire pratiquement », souligne « JeanJean » – Jean Sanchez de son vrai nom.
« Ils n’attendaient qu’une chose, que le club soit ouvert pour qu’ils puissent jouer aux boules, jouer aux cartes. Sur le plan sociétal, c’est important. »
Annie acquiesce. Elle ne voudrait surtout pas que l’on ordonne un nouveau confinement généralisé.
« Moi je vis seule, les journées ont quelquefois été longues. On a beau aimer lire, faire des mots croisés, la télé, on a vite fait le tour. Quand on n’a plus de contacts conviviaux, c’est difficile », dit-elle.
Quand le clos a rouvert en mai, la septuagénaire était l’une des premières sur le terrain. Elle ne fait néanmoins pas partie de la majorité. Seul un tiers des 140 adhérents est revenu, précise Jean Sanchez. La plupart préfèrent limiter les contacts.
Le sort du club est toutefois incertain. Le ministre de la Santé a ordonné la fermeture des salles de sports et des gymnases à partir de samedi pour les villes situées en zone d’alerte renforcée. Les clubs de pétanque n’avaient pas encore reçu de directives et espéraient y échapper.
C’est finalement Silvano qui termine la manche. L’Italien à l’oeil rieur et l’accent chantant se concentre, pointe et embouchonne – la boule roule rapidement vers le cochonnet et l’emmène avec elle vers les boules de ses coéquipiers, rapportant deux points à l’équipe.
Ces derniers s’exclament. Mais déjà la partie continue. Les joueurs de l’équipe se positionnent de l’autre côté du terrain pour prendre leur revanche.
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