Burkina Faso : “Le conflit au Sahel n’est pas religieux”, dixit le Cardinal Philippe Ouédraogo
Devant un parterre d’experts, de responsables religieux et de journalistes réunis pour le 10ᵉ anniversaire de l’Aide à l’Église en Détresse en Corée, le Cardinal Philippe Ouédraogo, archevêque émérite de Ouagadougou, a livré un plaidoyer vibrant contre la spirale de violence qui frappe le Sahel. Selon lui, la crise qu’il qualifie « d’existentielle » pour l’Afrique et le monde, est avant tout « politique, économique et géostratégique », et non religieuse. « Comment expliquer que tant d’armes circulent dans des zones où l’accès à l’eau potable est limité ? Qui ferme les yeux ? », s’est-il indigné, pointant du doigt les complicités transnationales derrière le chaos.
Retour sur une intervention qui allie analyse géopolitique, appel spirituel et sursaut citoyen.
- Un conflit avant tout politique, économique et géostratégique
Depuis près d’une décennie, le Burkina Faso traverse une crise sécuritaire préoccupante. Attaques terroristes meurtrières, déplacements massifs, fermeture de milliers d’écoles, destruction de centres de santé, … Les chiffres parlent d’eux-mêmes indique le Cardinal : plus de 8 000 morts, 2,2 millions de déplacés, 6 000 écoles fermées, des centaines de centres de santé détruits et plus de 35 000 réfugiés burkinabè ayant fui vers les pays voisins (Togo, Ghana, Bénin, Côte d’Ivoire).
« Cette violence n’est pas une fatalité », a-t-il insisté, rappelant que le conflit est avant tout « politique, économique et géostratégique ». Une référence claire aux trafics d’armes, de minerais et aux jeux d’influence étrangère qui alimentent le chaos.
- L’instrumentalisation de la religion : un piège à déjouer
Face à la tentation d’une lecture simpliste opposant religions, le Cardinal a fermement rejeté la thèse d’un « choc des religions » : “Les groupes armés n’ont pas de religion, ils ont une idéologie : celle de la division », a-t-il martelé, citant la Déclaration d’Abou Dhabi (2019) du Pape François.
Le conflit ne vise pas uniquement les chrétiens ; il s’en prend aussi aux musulmans, aux coutumes, aux symboles du vivre-ensemble. Mosquées incendiées, imams modérés exécutés, villages musulmans attaqués : aucune communauté n’est épargnée.
Le but ? Détruire la cohésion sociale, exploiter les fractures, semer la peur. Mais le Burkina Faso résiste, porté par une tradition de coexistence séculaire, enracinée dans les alliances lignagères, les pactes de parenté et la fraternité quotidienne.
“Ne tombons pas dans le piège : refusons la peur, l’amalgame, le discours de division. Le conflit actuel n’est pas religieux. Il est politique, économique, identitaire, géostratégique”, a martelé le cardinal.
- Qui tire les ficelles ? L’urgence de nommer les responsabilités
Le Cardinal a posé une question dérangeante à l’assemblée : “Qui nous tue ? Et pourquoi ?”, évoquant les « cerveaux invisibles » du conflit.
Les groupes violents, souvent sans visage ni revendication, sèment le chaos. Derrière eux, des intérêts géostratégiques, des réseaux criminels, des trafics d’or, d’armes et de drogues. Certaines attaques ciblent opportunément des zones minières ou stratégiques. Une logique de déplacement forcé s’installe.
Le cardinal dénonce : “Le chaos devient ici une stratégie. Une manière de faire place nette pour des projets inavoués.”
« L’ennemi, c’est cette mécanique qui transforme la souffrance des pauvres en gain pour les puissants », a-t-il fustigé, appelant à une enquête internationale sur les trafics et complicités.
- L’Église, sentinelle dans la nuit
Malgré les attaques, les enlèvements, la peur et l’insécurité, l’Église catholique du Burkina Faso ne quitte pas son poste. Elle reste auprès du peuple, solidement ancrée dans la prière, la solidarité, la mission éducative et sanitaire. Elle panse les blessures, accompagne les déplacés, forme les consciences, a rapporté le Cardinal Ouédraogo.
Il poursuit : Les paroisses, les mouvements de jeunes, les communautés religieuses continuent d’organiser des actions concrètes : camps interreligieux, médiations locales, aides aux plus vulnérables. L’Église devient ainsi un refuge spirituel et un phare d’espérance dans une mer de ténèbres.
« Nous sommes une Église qui tient debout, comme une flamme dans la nuit », a déclaré le Cardinal, citant Gaudium et Spes.
- Un appel à la conscience mondiale
Le message du Cardinal dépasse les frontières du Burkina. Il s’adresse au monde entier : “Pourquoi les armes circulent-elles plus vite que l’eau ou les médicaments ? Qui ferme les yeux ? Qui en profite ?”
Lui qui a vu son peuple saigner appelle les institutions internationales, les États puissants, les multinationales et les citoyens du monde à sortir du silence, à dénoncer les complicités, à agir pour une justice véritable.
« Le silence est complice. L’histoire nous jugera », a-t-il averti, citant Isaïe (« Recherchez la justice, redressez l’opprimé »).
- L’espérance comme résistance
Malgré tout, l’homme d’Église reste debout, animé par une foi inébranlable : “Ce n’est pas la haine qui triomphera, mais l’amour. Le chaos n’aura pas le dernier mot. « Le Burkina Faso saigne, mais il espère. Le Sahel tremble, mais il prie »” Sur ces paroles prophétiques, le Cardinal a clos son discours, invitant à faire de l’espérance « un acte de résistance ».
Pour le Journal Chrétien
Emmanuel LANKOANDE, d’après le discours prononcé à Séoul, le 12 juillet 2025, par le Cardinal Philippe Ouédraogo.
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