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La crise du Covid révèle le malaise français sur les données ethniques

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par Caroline Pailliez

PARIS (Reuters) – Lorsque l’épidémie de coronavirus a éclaté en France, le premier réflexe de Cyrille Delpierre, épidémiologiste, a été de chercher à savoir quelles seraient les populations les plus touchées par la maladie Covid-19.

Face au manque de données ethniques, il a dû se tourner vers la Grande-Bretagne.

Les chercheurs britanniques « sont capables de savoir qui meurt, qui ne meurt pas, qui a eu le test ou non, en fonction des caractéristiques sociales, alors que nous, on est encore en train de constituer les données », dit-il à Reuters.

Pour le chercheur de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), la lourdeur des procédures sur le recueil des données sociales et ethniques en France empêche la mise en place de politiques publiques plus adaptées lors de crises sanitaires comme l’épidémie de coronavirus.

Ce n’est que la semaine dernière, soit cinq mois après le début de l’épidémie, que l’Insee a été en mesure de montrer que les populations immigrées avaient été particulièrement atteintes par l’épidémie. En Ile-de-France, le nombre de décès des populations subsahariennes a triplé en mars et avril par rapport à la même période l’an dernier.

« Ça nous fait avoir trois ou quatre mois de retard sur les autres pays », dit Cyrille Delpierre, qui a commencé sa carrière en étudiant le rôle des déterminants sociaux dans les infections au VIH.

« Quand vous avez les données en temps réel, vous pouvez adapter vos mesures de prévention. Vous pouvez orienter les campagnes de dépistage, par exemple. Et pour contrôler l’épidémie, c’est important. »

Il est très compliqué en France d’apparier données médicales et données sociales pour des raisons de protection de l’information. Et pour poser toute question dite sensible, comme l’origine, la religion ou encore l’appartenance à une ethnie, les chercheurs doivent demander une autorisation à la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés).

Ce recueil est autorisé à partir du moment où les données sont anonymes. Sinon, le fichage est totalement interdit.

« POLITIQUEMENT CORRECT »

Ces précautions sont étroitement liées à l’histoire. L’idée de collecter des données personnelles est souvent associée au fichage des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, d’où la frilosité française sur ces questions.

Leurs détracteurs considèrent par ailleurs que les statistiques ethniques vont à l’encontre des valeurs universalistes républicaines.

« En France, on est vraiment dans le politiquement correct », regrette Ghyslain Vedeux, président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), pour qui ces données sont nécessaires pour lutter contre la discrimination.

A la fin du mois de mai, les interrogations des chercheurs sur l’impact de l’épidémie sur les minorités se sont télescopées avec les manifestations antiracisme survenues dans le sillage de la mort de l’américain George Floyd à Minneapolis.

Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, a écrit dans une tribune du Monde qu’il était temps que la France ait un débat sur le statut des statistiques ethniques.

La réponse d’Emmanuel Macron n’a pas tardé. « Ce n’est pas un débat que le président de la République souhaite ouvrir à ce stade », a-t-on déclaré dans son entourage.

L’épidémie, qui a fait plus de 30.000 morts dans le pays, a été particulièrement ressentie en Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de la métropole parisienne, avec une forte concentration de population immigrée.

Le nombre de décès a doublé chez les personnes nées en France, triplé chez les populations nées au Maghreb et plus que quadruplé pour les populations subsahariennes, selon l’Insee.

« Les populations noires, arabes, migrantes et plus globalement les populations pauvres ont été les plus touchées. Pourquoi ne pas rendre cela officiel ? », s’interroge Ghyslain Vedeux.

DES LOGEMENTS POUR LES MIGRANTS

Pour le ministère de la Santé, si les données peuvent se recouper, cela ne veut pas nécessairement dire qu’il y a une relation de cause à effet entre appartenance à une ethnie et chaînes de contaminations. Il faut raisonner en terme géographique, explique une porte-parole, cibler des quartiers parce qu’ils sont proches d’autres ‘clusters’, par exemple, et dépister massivement.

Jean-Sébastien Cadwallader, médecin généraliste au centre municipal de santé d’Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, était aux premières loges pour assister aux ravages de l’épidémie.

Au plus fort de la crise, il recevait plus de 50 appels par jour : aides-soignantes, agents de la RATP, agents de sécurité, « ceux qui ne voulaient pas risquer de perdre leur emploi ».

De nombreux migrants en situation de mal-logement, certains foyers étant en partie fermés, se sont aussi présentés au centre.

« En termes de Covid-19, on a été beaucoup plus touché et on l’a ressenti », dit-il, ajoutant que si une deuxième vague devait survenir, il faudrait renforcer les politiques de logement pour ces derniers afin d’éviter qu’ils ne véhiculent le virus.

« Toutes les aides sociales et humanitaires ont été suspendues pendant le confinement », dit-il. « Il y avait une interdiction de refaire les papiers de migrants car l’administratif a été gelé. Il y a des gens qui ont été totalement oubliés du système. »

(édité par Blandine Hénault et Patrick Vignal)

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