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Au Liban, les bombardements dictent le rythme du ramadan

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par Emilie Madi et Claudia Greco et Maya Gebeily

BEYROUTH, 18 mars (Reuters) – Dans la tente qui leur sert désormais de maison, Salam Issa Rida et sa famille s’apprêtent à rompre le jeûne du ramadan. La mère de famille, qui a cuisiné le repas sur un réchaud de camping, a dû risquer sa vie pour se procurer le poulet qui nourrira ses six enfants pour ce repas du mois sacré pour les musulmans.

Plus tôt dans la journée, la mère libanaise s’est faufilée dans son domicile situé dans la banlieue sud de Beyrouth, zone interdite par l’armée israélienne et lourdement bombardée par Tsahal, pour récupérer de quoi cuisiner.

Alors qu’elle rassemblait ingrédients et ustensiles dans sa cuisine, un nouvel avertissement a été émis par l’armée israélienne, ordonnant aux habitants de la zone de partir immédiatement : une frappe était imminente.

Salam Issa ​Rida s’est alors précipitée vers le stade Camille ‌Chamoun à proximité, le plus grand complexe sportif du Liban qui sert désormais de centre d’accueil pour des centaines de familles.

Comme elle, des ​milliers de libanais ont été déplacés depuis la reprise des ⁠bombardements israéliens au début du mois. À Beyrouth, les habitants se réfugiés le long du front de mer et dans les bâtiments municipaux.

Au stade Camille Chamoun, des organisations humanitaires ‌offrent une aide médicale et distribuent des rations de riz et ‌de soupe pour l’iftar, le repas du coucher du soleil pendant le ramadan. Le long du front de mer de la capitale libanaise, des bénévoles distribuent de la nourriture, des couvertures épaisses et des bâches en plastique.

JEÛNER, PUIS FUIR

Si les musulmans du pays ont essayé de conserver autant que possibles leurs coutumes du ramadan, à commencer par le jeûne quotidien du lever au coucher du soleil, les échanges de frappes entre le Hezbollah et Israël rythme désormais le quotidien des Libanais.

Au début ​du mois de mars, Salam Issa Rida venait à peine de mettre la table chez elle pour l’iftar que l’armée israélienne a publié un ordre d’évacuation pour toute la banlieue sud de Beyrouth.

« Nous ne savions pas exactement où [ils allaient frapper]. C’est tout, il fallait simplement partir », a-t-elle déclaré à Reuters.

Sa famille a rapidement emballé les repas et quelques effets personnels, et s’est dirigé vers le littoral.

Rejoignant des centaines d’autres familles dans les rues, Salam Issa Rida et sa famille ont finalement rompu le jeûne quelques heures plus tard, avec un repas froid avalé sur le sable de la plage de Beyrouth.

« Le vent soufflait si fort que j’ai commencé à pleurer. J’ai pleuré de désespoir pour les enfants. La fille de ma cousine, une enfant, qu’a-t-elle fait pour mériter qu’on la traîne comme ça ? », s’est-elle émue.

Depuis ce jour, Tsahal ordonne régulièrement l’évacuation des habitants des quartiers sud de ⁠Beyrouth, réputés pour être un bastion du Hezbollah, allié de l’Iran.

LA NOSTALGIE DES TRADITIONS

D’autres Libanais déplacés, réfugiés à travers le pays et séparés de leurs familles, se remémorent le ramadan dans leurs villes natales du sud du pays.

Hani Ghadban, un agriculteur de 56 ans, a dû ⁠fuir Meiss al-Jabal, dans le sud du Liban.

« Tous les petits-enfants et les parents se réunissaient et passaient la nuit ensemble », raconte-t-il à Reuters au sujet du ramadan les années précédentes.

Hani Ghadban, qui vit désormais dans une école transformée en refuge à Beyrouth, se souvient des brochettes de viande fumantes de l’iftar, des tasses de thé et des longues soirées partagées avec ses proches.

« Un agriculteur n’a pas sa place à Beyrouth », a-t-il soupiré.

Le sud du Liban, d’où il est originaire, est la cible d’Israël depuis de nombreuses années dans son affrontement contre le Hezbollah.

Des milliers de Libanais ont dû fuir cette partie du pays, pilonnée par Tsahal et alors que ses soldats ont pénétré dans la région.

Israël a averti que les Libanais déplacés ne pourraient pas rentrer chez eux tant que la sécurité des Israéliens vivant près de ⁠la frontière ne ‌serait pas assurée.

RENTRER CHEZ SOI ENTRE DEUX FRAPPES

Salam Issa Rida s’est réfugiée au stade Camille Chamoun à Beyrouth avec son mari, ses six enfants et sa belle-sœur.

Les frappes aériennes quotidiennes sur la banlieue sud ⁠de Beyrouth, à quelques kilomètres de là, résonnent dans les couloirs en béton de l’édifice.

Les tentes plantées ici et là ont été inondées par les pluies qui se sont abattues sur ​la ville cette semaine.

Salam Issa Rida ​a confié à Reuters ne pas avoir les moyens de louer un appartement pour sa famille.

Les propriétaires d’appartement hésitent à accueillir des musulmans chiites déplacés, craignant que l’un des membres ne soit une cible pour Israël.

Mais Salam Issa Rida souhaite que ses enfants puissent manger leurs ​plats préférés, même s’il est dangereux de se le procurer.

Elle profite ainsi des accalmies entre les frappes aériennes pour se rendre jusqu’à sa maison, qui, par miracle, tient toujours debout.

« Personne n’est sans crainte – nous avons tous peur. Mais quand mes enfants ne sont pas avec moi et que personne ne me retient, j’y vais quand même. »

LE DÉSIR DES VIVANTS ET DES ‌MORTS

Malgré les efforts de cette mère de famille, certaines traditions du ​ramadan ont été bouleversées.

Les années précédentes, elle rendait visite à sa mère après l’iftar pour discuter autour d’un café. Mais ayant trouvé refuge dans des quartiers différents de Beyrouth, les deux femmes ne se sont pas vues depuis des semaines.

La fin du ramadan, marqué par ​l’Aïd el-Fitr, est l’une des célébrations les plus importantes pour les musulmans. Outre le partage d’un repas festif et de cadeaux pour les enfants, les musulmans se rendent également sur les tombes de leurs proches décédés.

Le père de Salam Issa Rida, décédé pendant la guerre de 2024 entre le Hezbollah et Israël, est enterré dans sa ville natale de Ramia, près de la frontière sud du Liban avec Israël.

« C’est la seule chose qui me touche, le fait que je ne pourrai pas aller prier sur sa tombe », a déclaré la jeune femme.

« DES ÉTRANGERS DANS NOTRE PROPRE PAYS »

Son mari Ahmed, âgé de 43 ans et en fauteuil roulant, a déclaré que le ramadan était une période de sacrifice et de prière. Mais cette année, les familles ont dû renoncer à plus de choses que d’habitude, a-t-il ajouté.

« Ceux qui jeûnent ont deux joies : l’iftar et l’Aïd. Nous n’avons pas eu d’iftar, et nous n’aurons pas d’Aïd », a-t-il dit à ⁠Reuters.

« Nous avons beaucoup souffert, mais nous avons moins pratiqué notre culte. Nous n’avons pas pu nous réunir, lire le Coran ou faire nos prières. Nous sommes des étrangers dans notre propre pays. C’est pire que la guerre. »

Zeinab, la sœur d’Ahmed, a déclaré que son village avait été lourdement bombardé par Israël et était inaccessible.

« Maintenant, où sont-ils tous ? », s’interroge-t-elle à propos de sa famille dispersée par la guerre.

« Avant, si quelqu’un tombait malade, on pouvait aller lui ​rendre visite et prendre de ses nouvelles. Maintenant, on ne sait même plus s’il est vivant ou mort. »

(Reportage Emilie Madi, Claudia Greco et Maya Gebeily à ​Beyrouth ; avec Khalil Ashawi et Laila Bassam ; version française Etienne Breban, édité par Benoit Van Overstraeten)

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