Nucléaire: Pas d’autres EPR sans garantie publique, dit la Cour des comptes
PARIS (Reuters) – La construction de nouveaux réacteurs nucléaires en France ne sera possible qu’à la condition d’une forme de garantie publique, prévient jeudi la Cour des comptes dans un rapport qui pointe l’échec opérationnel et les dérives « considérables » du chantier de l’EPR de Flamanville (Manche).
La juridiction financière appelle en conséquence la France à apporter des réponses claires en matière de financement et à préciser la place qu’elle entend accorder au nucléaire à l’horizon 2050 avant de prendre une décision sur de nouveaux projets d’EPR.
Cette recommandation intervient alors que la filière prône la construction de six EPR de nouvelle génération – des « EPR 2 » présentés par EDF comme plus simples et moins chers à construire – en confirmant le lancement du projet dès mi-2021.
Le coût de construction de trois paires d’EPR 2 est estimé à 46 milliards d’euros et la décision d’en construire ou non « aura des conséquences jusqu’au 22e siècle », souligne la Cour des comptes dans son rapport.
« De nouveaux modes de financement des réacteur (…) devront, dans cette hypothèse, être mis en place. EDF ne peut financer seule la construction de nouveaux réacteurs, et ne pourra plus s’engager sans garanties sur le revenu que lui procurera l’exploitation de ces réacteurs », estime la Cour, qui souligne le lourd endettement de l’électricien public.
« Aucun nouveau projet ne saurait être lancé sans une forme de garantie publique, quel que soit le dispositif retenu », ajoute-t-elle.
« Mais la charge ainsi transférée au consommateur ou au contribuable ne trouverait sa justification que si l’électricité produite par les nouveaux réacteurs (…) s’avérait suffisamment compétitive vis-à-vis des autres modes de production d’électricité, renouvelables en particulier, ou si d’autres considérations justifiaient le maintien du nucléaire dans le mix électrique. »
« SOUS-ESTIMATION FLAGRANTE »
Le gouvernement ayant renvoyé sa décision après la mise en service de l’EPR de Flamanville 3, soit mi-2023 au plus tôt selon la Cour alors qu’EDF évoque un chargement de combustible fin 2022, la juridiction estime possible de conduire d’ici là un « retour d’expérience complet sur la construction des EPR et l’exercice de planification à long terme du mix électrique ».
La Cour souligne aussi dans son rapport la « dérive considérable » de l’EPR de Flamanville, même pour une « tête de série », dont le coût de construction de 12,4 milliards d’euros selon les dernières estimations en date représente plus de trois fois les prévisions initiales, sans compter des coûts complémentaires qui pourraient atteindre près de 6,7 milliards, dont environ 4,2 milliards de frais financiers.
Soulignant que la crise du coronavirus « fait naître un risque d’allongement » de la finalisation du réacteur, qui devait initialement entrer en production en 2012, la Cour pointe une « sous-estimation flagrante » de la durée prévisionnelle initiale, un « défaut d’organisation du suivi du projet par EDF » ou encore « un manque de vigilance des autorités de tutelle ».
Elle juge aussi « regrettable » que ni EDF ni les autorités publiques n’aient calculé la rentabilité prévisionnelle de l’EPR de Flamanville, dont elle estime que le coût de l’électricité produite pourrait se situer entre 110 et 120 euros par mégawatt-heure (MWh).
Evoquant les autres EPR en projet ou déjà opérationnels, la Cour estime que « des interrogations demeurent » sur la rentabilité des deux unités en fonctionnement en Chine, à Taishan, note que le projet finlandais d’OL3 risque lui aussi d’être une nouvelle fois retardé et observe que celui d’Hinkley Point au Royaume-Uni « pèse lourdement » sur la situation financière d’EDF.
Si elle ne remet pas en question la technologie de l’EPR en tant que telle, la juridiction rappelle dans le même temps que les négociations en vue de construire des EPR en Inde « ne progressent guère » et que le projet britannique de Sizewell « est subordonnée à la possibilité d’en assurer le financement, EDF n’en ayant plus les capacités ».
« Les décisions d’investissement à l’étranger doivent (…) faire l’objet d’un suivi et d’un pilotage renforcés, pour éviter que la volonté d’exporter la technologie de l’EPR ne mette en danger la filière », a en outre estimé Pierre Moscovici, le premier président de la Cour des comptes, lors d’une conférence de presse.
(Benjamin Mallet, édité par Henri-Pierre André)
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