L’exécutif français sur une ligne de crête entre santé et libertés
PARIS (Reuters) – Endiguer l’épidémie de coronavirus tout en respectant les libertés individuelles et publiques : l’exécutif français est confronté à une équation complexe dans sa gestion de ce « choc sanitaire, économique et social » qui selon Emmanuel Macron fera figure de test pour « la solidité » de la démocratie en France.
Face au Covid-19, le gouvernement a progressivement pris des mesures de plus en plus restrictives, passant d’une interdiction initiale des rassemblements de plus de 1.000 personnes – puis de 100 – à la fermeture des établissements scolaires et des commerces non indispensables.
La semaine dernière, un confinement obligatoire de deux semaines, avec amendes à la clef, a été décrété et pourrait être prolongé si le gouvernement suit les recommandations du conseil scientifique qui a préconisé mardi une durée totale d' »au moins six semaines ».
Le gouvernement a également chargé mardi un comité de chercheurs et de médecins « d’accompagner la réflexion des autorités sur l’opportunité de la mise en place d’une stratégie numérique d’identification des personnes ayant été au contact de personnes infectées ».
Sur ce dernier point, qui suscite l’inquiétude des défenseurs de libertés individuelles, les autorités semblent opter à ce stade pour la prudence.
« On ne peut pas donner un blanc-seing sur ce sujet », a déclaré la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, jeudi sur France Inter. « Je suis d’une très grande vigilance sur tout ce qui touche aux données personnelles. »
La veille, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye avait insisté sur l’importance de « regarder précisément de quoi il s’agit avant de prendre une quelconque initiative » et de vérifier notamment « l’intérêt sanitaire que ça peut avoir ».
Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a quant à lui dit ouvertement qu’il n’était pas convaincu à « titre personnel » par l’intérêt de l’utilisation des données personnelles, notamment de géolocalisation, pour lutter contre l’épidémie, comme la Corée du Sud ou encore Israël le font actuellement.
« TOUT EST CADRE », ASSURE BELLOUBET
Au-delà du « backtracking », les mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire suscitent des inquiétudes parmi les organisations de défense des droits de l’homme qui ont mis en garde contre de potentielles « dérives ».
Un collectif d’avocats a rappelé « les multiples prorogations de l’état d’urgence entre 2015 et 2017 (instauré après les attentats-NDLR), avant que ses principales mesures ne soient introduites dans le droit commun ».
« Il n’est pas du tout question que les dispositions que nous avons prises entrent dans le droit commun d’abord parce qu’elles sont prises dans les textes mêmes qui ont été adoptés hier pour une durée qui est limitée dans le temps », a assuré Nicole Belloubet sur France Inter.
« Les mesures qui ont été prises qui sont destinées à pallier les effets de cette crise sanitaire cesseront rapidement après », a-t-elle ajouté. « Tout cela est cadré (dans les textes) et il me semble que c’est évidemment très important pour la réassurance que nous sommes bien dans un Etat de liberté, dans une démocratie ».
Accentuant la pression sur l’exécutif, le président du Sénat, Gérard Larcher (Les Républicains), a assuré mercredi que la haute assemblée exercerait « son pouvoir de contrôle », notamment sur la question d’un potentiel traçage des téléphones portables.
« Nous avons demandé à suivre la mise en place de ces mesures exceptionnelles qu’est l’état d’urgence parce que nous voyons bien qu’un certain nombre de mesures sont dérogatoires aux libertés individuelles et collectives », a-t-il dit sur France Inter.
S’exprimant dans les colonnes du Journal du Dimanche, Emmanuel Macron a lui-même dramatisé les enjeux. « On dit ‘regardez les régimes autoritaires se débrouillent mieux' », a déclaré le chef de l’Etat. « Il faut faire attention à cela. Ce sera un test pour la solidité de notre démocratie. Nous devons montrer que nous pouvons protéger le peuple des pandémies sans rien renier de nos principes. »
(Marine Pennetier et Myriam Rivet, édité par Bertrand Boucey)
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