Au procès du 13 Novembre, les rescapés du Bataclan racontent la plongée dans la sauvagerie
« Ils nous tiraient comme des lapins. Dès qu’un téléphone sonnait, dès que quelqu’un criait, ils tiraient », dit dans un souffle Cédric Bouhour, 43 ans, un rescapé de l’attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan, à la barre du Palais de justice de Paris.
Six ans après les attentats coordonnés qui ont fait 130 morts à Paris – dont 90 au Bataclan -, les survivants de la salle de concert ont raconté la peur, les blessures, l’angoisse d’avoir perdu un proche, les scènes d’horreur auxquelles ils ont assisté, les traumatismes qui les hantent encore aujourd’hui.
Comme les rescapés du Stade de France et des terrasses des cafés parisiens les dix jours précédents, ils ont décrit, parfois avec émotion, parfois avec une précision clinique, comment une soirée festive a viré en un instant au cauchemar.
Certains sont restés pendant des heures allongés sur le sol, baignant dans leur sang ou celui de leurs voisins, d’autres ont trouvé refuge dans le faux-plafond ou dans des placards, pensant à chaque minute qu’ils allaient être les prochains à tomber sous les balles des terroristes.
« J’ai entendu une personne mourir, s’étouffer pendant deux heures dans son sang. Je ne sais pas si vous avez déjà vécu ça. J’ai vu des gens mourir en me regardant », a raconté Cédric Bouhour.
Les larmes aux yeux, le chauffeur-livreur aux bras tatoués a raconté sa peur d’avoir perdu sa compagne, dont il a été séparé au début de la fusillade après lui avoir dit de fuir pendant que lui-même, la jambe bloquée sous des corps tombés à la renverse, se résignait à son sort.
« Quand on a vu le carnage et les morts, quand on est celui qui l’a fait sortir et qu’on ne la voit pas, on se dit qu’on l’a tuée », a-t-il confié d’une voix tremblante.
Cachée dans un placard pendant des heures, sa compagne a elle aussi émergé vivante de l’enfer. « C’était le meilleur moment de cette soirée », a glissé Cédric Bouhour à propos de leurs retrouvailles devant la salle de concert, bien après l’assaut des forces de l’ordre.
Ce mercredi marquait le début des auditions des survivants du Bataclan qui ont exprimé le souhait de témoigner devant la cour d’assises, chargée de juger jusqu’en mai prochain vingt personnes pour leur rôle présumé dans les attentats du 13-Novembre.
Beaucoup de rescapés disent avoir hésité à venir à la barre par crainte de raviver des plaies mal refermées, quand elles ne sont pas encore à vif.
« VOUS M’AVEZ ENLEVÉ LE PLAISIR DE VIVRE »
Clarisse Faure, qui avait 24 ans le soir du concert du groupe américain Eagles of Death Metal, a dit s’être décidée pour « parler pour tous ceux qui ne sont jamais ressortis du Bataclan », pour ces « visages heureux » qu’elle avait croisés dans la fosse avant l’arrivée des terroristes.
Après avoir échappé de justesse aux balles des trois tueurs du groupe Etat islamique dans le sas d’entrée du Bataclan dont elle s’apprêtait à ressortir pour acheter des bières, elle a survécu en ayant l’idée de se cacher pendant plus de quatre heures dans le faux-plafond d’une « loge pourrie en placoplâtre où on avait été piégés comme des bleus ».
« Vous savez que vous avez sauvé beaucoup de vies. Je tenais à vous le dire », lui a confié le président du tribunal, Jean-Louis Périès, à l’issue de son audition, arrachant un sourire à la jeune femme qui souffre de stress post-traumatique et a confié à la cour l’addiction à l’alcool et l’incapacité à travailler qu’elle a dû surmonter.
« Vous m’avez enlevé le plaisir de vivre », a-t-elle lancé en s’adressant directement aux accusés.
Avant elle, Irmine, 55 ans, s’était demandée ce qui peut se passer « dans la tête des assassins », elle qui ne pense être en vie que parce que Fabian, l’ami avec lequel elle était venue au concert, se tenait derrière elle quand la fusillade a commencé.
Alors que Fabian a sans doute été tué sur le coup, elle a eu la poitrine transpercée par une balle et s’est sentie tomber « dans un trou noir », en état de choc mais suffisamment consciente pour entendre un homme lui dire à deux reprises – d’une voix ferme, se souvient-elle – de fuir quand les assaillants rechargeaient leurs Kalachnikov.
« Alors, je me lève et je vois un corps par terre, c’est Fabian, sa tête est méconnaissable. J’essaie d’arrêter l’hémorragie, mais ce n’est pas possible. Il y a du sang partout. »
La voix d’Irmine, qui n’a pas souhaité que son nom soit publié, se brise : « J’essaie de tirer son corps une fois, deux fois, mais je n’y arrive pas. Je ne voulais pas partir sans lui mais j’ai pensé à mes enfants, à mon mari, je me suis dit qu’ils avaient besoin de moi. »
Dans le box des accusés, le seul membre présumé des commandos du 13-Novembre encore en vie, Salah Abdeslam, qui s’était présenté à l’ouverture du procès en « combattant de l’Etat islamique », reste de marbre.
(Reportage Tangi Salaün, avec la contribution d’Ingrid Melander, édité par Jean-Michel Bélot)
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