Cameroun L’insécurité alimentaire aiguë frappe désormais 2,6 millions de personnes
Un nouveau rapport officiel révèle que la crise de la faim ne se limite plus aux seules régions déchirées par la guerre. L’inflation structurelle, la faiblesse des revenus et les chocs climatiques installent une vulnérabilité durable au cœur des territoires stables du pays.
Une crise invisible loin de la ligne de front
L’insécurité alimentaire au Cameroun a franchi une nouvelle frontière invisible. Elle s’étend désormais à grande échelle dans les régions épargnées par la violence. Selon les données du Cameroon Joint Monitoring Report de l’INS, environ 2,6 millions de personnes vivant dans des zones stables résidaient dans des territoires exposés à un risque d’insécurité alimentaire aiguë.
Cette réalité bouscule l’analyse traditionnelle de la faim dans le pays. Jusqu’à présent, la crise nutritionnelle était principalement associée aux déplacements de populations provoqués par les exactions de Boko Haram dans l’Extrême-Nord ou au conflit séparatiste dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les chiffres démontrent pourtant que sur un total de 4,5 millions de Camerounais identifiés dans les territoires à risque, la majorité (57 %) se trouve en dehors des zones de guerre. Ce groupe représente 13 % de la population des provinces calmes.
Les rouages économiques de la faim
Pour les experts de la statistique, cette situation prouve que la vulnérabilité alimentaire dépasse le cadre strictement humanitaire ou sécuritaire. Dans les territoires non affectés par les combats, les marchés physiques fonctionnent correctement et la production agricole globale demeure relativement stable. Le nœud du problème est avant tout économique et structurel.
La cause principale réside dans l’érosion continue du pouvoir d’achat des ménages. Face à une inflation persistante sur les denrées alimentaires de base, les revenus des familles les plus modestes ne suivent plus. De nombreux foyers sont contraints d’adopter des stratégies de subsistance difficiles. Environ un tiers des ménages vivant dans ces zones calmes réduisent la taille de leurs portions ou sautent des repas pour compenser la hausse des prix. À cela s’ajoute l’impact des chocs climatiques locaux, tels que des poches de sécheresse isolées, qui pénalisent le rendement des petites exploitations familiales.
Une fracture nette avec les zones de crise
Si le nombre absolu de personnes touchées est plus élevé dans les régions stables en raison de leur poids démographique, l’intensité de la crise reste nettement plus sévère là où les armes parlent. L’INS souligne que 1,8 million de personnes sont menacées dans les zones de conflit, ce qui correspond à un taux plus lourd de 17 % de leur population locale.
Dans ces provinces meurtries, plus d’un tiers des ménages souffrent d’une consommation alimentaire jugée totalement inadéquate, contre un quart dans le reste du pays. Les populations déplacées internes y subissent de plein fouet la perte de leurs outils de production, l’abandon des terres agricoles et l’épuisement total de leurs stocks. La malnutrition aiguë sévère y atteint par ailleurs des seuils critiques, en particulier chez les enfants de l’Extrême-Nord.
Vers un enracinement de la précarité
Sur l’ensemble du premier trimestre, la proportion moyenne de la population nationale en situation de vulnérabilité s’est établie à 18 %, soit environ 5,4 millions de personnes. Bien que les alertes statistiques aient enregistré une baisse progressive entre janvier et mars, l’INS prévient que cette accalmie relative masque un risque de stagnation structurelle.
Pour les territoires hors conflit, les projections n’anticipent aucune dégradation majeure à court terme, mais excluent également toute amélioration notable. Le principal danger réside désormais dans l’installation durable d’une part importante de la société camerounaise dans une précarité alimentaire chronique.
Face à ce défi, la réponse ne peut plus seulement s’appuyer sur des distributions de nourriture d’urgence. Elle impose des réformes de fond pour revaloriser les revenus, stabiliser les circuits de distribution et renforcer la résilience des systèmes agricoles nationaux.
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