La Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation ciblée par des critiques
Accusée de «relayer la propagande de l’Etat d’Israël», la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad) a décidé de réagir par voie de communiqué ce 9 janvier. L’association répond plus précisément à des propos exprimés dans la presse, notamment «Le Courrier», par des représentants de l’organisation BDS Suisse, qui milite pour le «Boycott, désinvestissement et sanctions» à l’endroit d’Israël. Interview de son secrétaire général Johanne Gurfinkiel.
Sur quels propos en particulier souhaitiez-vous réagir?
Il y a eu, ces dernières semaines, une accumulation de propos outrageux. BDS a lancé une réelle offensive à l’endroit de la Cicad, relayée par différents médias et un certain nombre d’acteurs de la société civile. Ces déclarations nous accusent, de façon très explicite, d’être des agents doubles. Sous couvert de lutter contre l’antisémitisme, nous aurions un agenda caché, qui consisterait à défendre les intérêts israéliens. Cela est absolument faux.
Comment comprenez-vous cette accusation?
Un conflit extrêmement sévère et difficile s’est installé au Moyen-Orient. C’est un drame terrible auquel personne ne saurait rester insensible. Toutefois, l’inquiétude de la Cicad se concentre sur l’intérêt de citoyens suisses de confession juive et aujourd’hui notamment sur les retombées que ces derniers subissent, depuis le 7 octobre 2023, en termes d’amalgames et d’antisémitisme.
Sur ce point, les organisations juives n’ont-elles pas leur part de responsabilité? Lors des attentats terroristes, il était attendu que les musulmans s’en distancient clairement, notamment avec le slogan «pas en mon nom»…
Nous ressentons en effet cette pression quotidiennement. Je trouve cela effarant. L’année passée, des militants politiques m’exprimaient avoir le sentiment que la Cicad se fichait bien des victimes palestiniennes, puisque je n’avais pas exprimé la moindre sensibilité à leur endroit. Il faudrait donc qu’à chacune de nos prises de parole, on répète systématiquement notre tristesse face à la situation? Nous avons tout fait pour dissocier les choses entre la question de l’antisémitisme ici, en Suisse et celles en lien avec la politique internationale. C’est un terrain sur lequel nous ne voulons pas être entraînés. Pour autant, comment ne pas déplorer les victimes au-delà de leurs appartenances? J’aurais aimé la même empathie à l’égard des victimes israéliennes de la part des milieux qui nous adressent ces reproches.
Dans ses prises de position, Benjamin Netanyahou fait cependant clairement le lien, brandissant précisément l’étendard de l’antisémitisme face à toute critique à l’endroit d’Israël…
On nous demande toujours, en tant que juif, de dénoncer les exactions que subissent les Palestiniens et de condamner la politique israélienne. Je ne le ferai pas. De la même manière, je ne vais pas, demander à la communauté musulmane la plus proche de dénoncer avec force chaque graffiti antisémite ou propos tenu par une personne de religion musulmane. Cela serait délirant.
A vos yeux, critiquer la politique du gouvernement Netanyahou est-il antisémite?
Non, on l’a toujours dit. Si vous regardez les documents de la Cicad, il figure toujours à la fin du document un rappel pour définir ce qui est de l’ordre de l’antisémitisme et ce qui relève de la critique des actions de l’Etat d’Israël. Il est parfaitement légitime que n’importe quel dirigeant politique soit confronté à des critiques, même les plus acerbes. La Cicad a d’ailleurs parfois critiqué sa politique, notamment lors de l’instauration de la loi sur l’identité nationale. Nous ne sommes pas des moutons. Je trouve ignoble que certains tentent systématiquement de regarder chaque juif comme des demi citoyens.
Qu’en est-il de l’identité juive? Ne doit-elle pas une certaine loyauté à l’Etat d’Israël?
Il n’y a pas un représentant des juifs mondiaux. Le judaïsme a la particularité, contrairement au catholicisme, de ne pas répondre aux ordres d’un grand chef spirituel. Chacun peut vivre sa religion comme il le souhaite et ce n’est pas Israël qui va dicter les aspirations des différentes communautés et organisations juives. Certes, il y a un lien intrinsèque, spirituel et historique, entre les juifs du monde entier et Jérusalem. Pour autant essentialiser chaque juif à la politique israélienne est une honte. Or c’est la réalité à laquelle nous nous confrontons quotidiennement.
Il est parfois reproché à la diaspora juive de ne pas condamner la politique actuelle d’Israël dans ce conflit. Ce silence légitimerait, aux yeux de certains, cette montée de la haine…
C’est toujours le même problème: comme dans le domaine des violences sexuelles, on attend que les victimes viennent d’abord se justifier. La Cicad est là pour représenter et défendre les intérêts de citoyens qui sont confrontés à de la discrimination et de la violence. Et ces derniers n’ont pas, parce qu’ils sont juifs, à se justifier face à la politique étrangère. Or, force est de constater qu’il existe aujourd’hui une version contemporaine de l’antisémitisme qui s’appelle l’antisionisme – n’en déplaise à tous ces milieux qui voudraient nous faire comprendre que finalement l’antisionisme est une banale critique d’une politique étrangère. C’est juste une version remasterisée d’un antisémitisme qui ne veut pas dire son nom. Et contre cela, la Cicad continuera de se mobiliser.
L’antisionisme porte-t-il forcément en lui l’idée d’éradiquer Israël?
Certains milieux politiques de gauche nous expliquent que l’antisionisme, c’est la contestation de frontières. On prend les gens pour des imbéciles. L’antisionisme signifie combattre le sionisme, soit le principe même que le peuple juif dispose d’un Etat national. Le fait que le rectorat de l’Université de Genève ait finalement autorisé la diffusion d’un agenda propageant des slogans tels que «From the river to the sea», nonobstant des notes explicatives, est sur ce point révélatrice du malaise actuel.
C’est-à-dire?
Pris dans l’étau de l’instrumentalisation idéologique, un certain nombre d’acteurs politiques et médiatiques n’ont plus la maîtrise des terminologies ni de la tournure des événements qui s’imposent à eux. Ils se laissent dès lors embrigader dans une espèce de dynamique totalement folle dans laquelle ils ne sont plus capables de fixer des limites. C’est ça qui s’est passé et ce qui est en train de s’installer. C’est d’une tristesse absolue.
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